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Etudes sur La Fontaine, Par J-F-Marie Guillaume

Jean de La FONTAINE

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J’ai toujours pensé que, pour lire avec fruit, il faut lire la plume à la main. L’application devient plus grande, l’impression plus forte, les souvenirs plus durables. On raisonne en quelque sorte avec l’auteur. Les notes que l’on trace, conservent les réflexions nées de la lecture, et qui, sans elles, s’effaceraient de la mémoire. Les imitations des anciens sont mieux remarquées, et deviennent un objet d’instructives comparaisons littéraires.
C’est ainsi que j’ai lu La Fontaine, dont les fables sont le premier livre qu’on doit prendre et le dernier que l’on peut quitter. Je n’ai point cherché à faire ua commentaire ; les vers du Fabuliste ne doivent pas être tourmentés par les remarques des Variorum modernes. Il vaut mieux que ces vers, pleins de traits originaux et inattendus, soient jugés, comme ils ont été créés, par ce sentiment vif et délicat qui échappe à l’analyse. Je laisse à l’écart les recherches auxquelles je me suis livré pour connaître les sources dans lesquelles La Fontaine a pu trouver les sujets de ses fables : à quoi bon environner d’une foule de noms obscurs, ce nom chéri des grâces ? J’essaie de découvrir la cause de quelques critiques injustes faites par les philosophes du 18e siècle.
Quelque peu de goût que ces philosophes aient toujours montré pour la naïveté, ils avaient trop d’esprit pour ne pas sentir tout le mérite du Fabuliste. On peut m’opposer une foule de passages dans lesquels ils rendent hommage à la supériorité de son génie. Le ton solennel et apprêté de ces éloges m’inspire un peu de défiance , car la pompe et l’emphase servent bien souvent à masquer le défaut de naturel et de sincérité. J’ai vu que, dans d’autres écrits, ces philosophes laissent échapper des traces d’humeur et quelques critiques injustes, par fois une apparence de dédain. Voltaire, dans le catalogue des écrivains du siècle de Louis XIV, décide que La Fontaine est un poète inégal, négligé, ayant corrompu la langue y et dont le style tombe trop souvent dans le familier, le bas, le trivial. D’autres ont enchéri sur ces reproches, et l’accusent de manquer d’invention, d’avoir écrit dans un petit genre, bon pour amuser les enfants. Son caractère n’a pas même pu trouver grâce aux yeux des philosophes. « Il était, dit Voltaire, presqu’aussi simple que les héros de ses fables . »
Voilà les critiques injustes que je voudrais pouvoir effacer. D’où vient cette contradiction des philosophes ? Le goût exquis, l’esprit dont ils sont doués, leur fait admirer le talent de La Fontaine; ils rendent hommage à son génie ; et pourtant ils laissent, dans quelques pages, échapper des traces d’humeur et l’apparence d »un dépit secret. J’en recherche la cause, et je vais l’énoncer avec la plus grande méfiance de moi-même, comme un simple doute, une conjecture que je hasarde , et qui peut ne pas être dépourvue de toute probabilité.
En voyant les philosophes caresser d’une main La Fontaine et l’égratigner de l’autre, on serait tenté de croire qu’ils avaient remarqué avec chagrin l’opposition qui existe entr’eux et lui ; que l’humeur perce lorsqu’ils réfléchissaient que, loin d’être de leur école, La Fontaine était en quelque sorte leur antagoniste.
En effet, son caractère présente avec le leur un contraste dont t’avantage n’est pas pour eux, et la morale de ses écrits semble avoir réfuté d’avance leur doctrine philosophique.
J’avoue que si quelques-uns de ces écrivains n’ont pas évité le ton cynique et ordurier, la muse du Bon Homme a produit des vers licencieux dont il n’avait pas, en les composant, connu le danger. Mais les philosophes ne pouvaient pas les rappeler sans qu’on se souvînt en même temps que La Fontaine se les était amèrement reprochés, et qu’il en avait fait un désaveu public. Eux qui ne voulaient jamais convenir de leurs torts, l’auraient-ils excusé de ce qu’il avait expié les siens dans la pénitence et les regrets?
Je conviens encore que, dans ses écrits pleins en général de respect pour la monarchie, l’indépendance philosophique pourrait se plaire à relever par fois une moralité républicaine, d’autres fois une espèce d’indifférence sur les débats politiques : par exemple ces deux vers :

Le sage dit, selon les gens,
Vive le Roi ! vive la Ligue!

Cette maxime & double face est celle qui a fait le plus de fortune dans le siècle dernier, et qui a le plus été à l’usage de nos modernes publicistes. Mais il y a dans cette politique versatile de La Fontaine , ce caractère de bonhomie dont son esprit et ses ouvrages sont empreints. Il se laissait aller à l’impression du moment, et dans un temps heureux et tranquille, sous un gouvernement puissant et doux, il donnait un libre essor à sa pensée, sans danger, comme sans mauvais dessein. Les philosophes qui osaient accuser de despotisme le siècle de Louis XIV, auraient-ils pu rappeler ces traits d’indépendance , sans qu’on se souvînt aussi que ce grand monarque, si contraire, suivant eux, à ce qu’ils appellent le progrès des lumières, ferma les yeux, sur ces passages isolés, apprécia l’utilité des fables pour l’éducation et la morale, permit qu’elles fussent dédiées au Dauphin, et déclara dans le privilège, que la jeunesse en avait tiré beaucoup de fruit en son instruction.
La Fontaine, dans ses fables, n’est philosophe que par boutade. Il est hardi sans y penser ; il donne des leçons aux rois, aux sages et aux savetiers, mais sans avilir les rois, sans exciter l’orgueil des sages et l’ambition des savetiers. Décidément il n’y avait rien à tirer d’un philosophe de cette trempe, pour le grand œuvre d’une régénération morale et politique.
Les réformateurs du 18″ siècle avaient le ton rauque et tranchant ; ils régentaient l’univers en pédagogues, la férule à la main. La morgue, l’envie, le mécontentement percent à chaque page de leurs écrits. Plus riches de déclamations que de conseils, ils ne savent que s’écrier contre les vices , sans les corriger. On dirait qu’ils sont heureux de surprendre au cœur humain de nouvelles faiblesses, et qu’ils laissent entrevoir dans leur censure nue joie secrète de les avoir saisies, et comme un orgueil de découverte. A leur exemple, quelques écrivains encore vivants se plaisent à nous donner dans leurs fables un cours de libéralisme, et ne sont que des censeurs amers. Ils attristent le lecteur, déprécient la nature humaine, écrivent avec chagrin, et confondent le style de Juvénal avec celui d’Ésope. On sent qu’ils ont de l’humeur, et ils en donnent. Au contraire, la morale de La Fontaine est constamment douce et attrayante ; elle ne tend qu’à nous réconcilier avec les autres et avec nous-mêmes. Jamais on n’y trouve un mot d’humeur, un trait qui sente l’homme mécontent: c’est toujours un ami qui vous parle, vous console et vous égaie ; c’est le bon La Fontaine.

L’ingratitude est le vice qu’il combattait avec le plus de force. » Hélas! dit-il dans la fable de la forêt et le bûcheron,

» J’ai beau crier et me rendre incommode ;
» L’ingratitude et les abus
» N’en seront pas moins à la mode. »

Lors de l’exil de Fouquet, la chute de ce favori de la fortune n’éteignit pas la reconnaissance de La Fontaine. Qui n’a pas présent à la mémoire l’élégie adressée aux nymphes de Vaux ? Si elle tempera l’anime— site qui existait contre le sur-intendant, elle fait aujourd’hui comme alors, les délices de ceux qui aiment à trouver dans une poésie harmonieuse et touchante, l’expression d’un bon cœur, l’alliance du talent avec la fidélité pour le malheur. Ce n’était pas pour lui une de ces vertus dont on fait étalage , et qu’on oublie dès qu’on n’a plus le public pour confident. Il exprime ce sentiment vif et durable dans le sein de l’intimité. Lorsqu’il envoie à sa femme la relation de son voyage de Paris en Limousin, il lui écrit : « A Amboise, je demandai à voir la chambre du pauvre M. Fouquet : triste plaisir ! je vous le confesse; mais enfin je le demandai. Le soldat qui nous conduisait n’avait pas la clef: au défaut, je fus long—temps à considérer la porte, et me fis conter ta manière dont le prisonnier était garde. Sans la nuit, on n’eut jamais pu m’arracher de cet endroit. »
Que ces expressions sont touchantes , cl qu’il est doux de ne pouvoir mieux louer La Fontaine qu’en le citant! Mais, en général, les philosophes étaient trop stoïques pour être bien susceptibles de reconnaissance.
Rousseau n’épargne pas, dans ses confessions, la mémoire de madame de Varens , sa bienfaitrice. Voltaire fut l’ardent ennemi des Jésuites qui avaient instruit son enfance, et distingué le germe des talents dont il eut fait un meilleur usage s’il eût suivi leurs leçons. Condorcet, devenu l’un des chefs du parti populaire, oublie que sa femme a été dotée par le duc de la Rochefoucault, et il abandonne son bienfaiteur au poignard des septembriseurs. Nous avons vu proclamer l’ingratitude la première vertu d’un peuple libre. Mais, comme on ne peut pas mentir à sa conscience, les philosophes devaient souffrir en comparant leur conduite et la reconnaissance du Bon Homme. Je le répète, ils n’étaient ni insensibles au mérite de La Fontaine, ni muets pour reconnaître la supériorité de son génie. Lorsqu’ils étaient calmes, l’admiration leur arrachait des éloges : l’esprit de secte venait à la traverse, et trop ardents pour la propagation de leurs doctrines, la fougue de leurs passions les emportait. Ils trouvaient la morale des fables de La Fontaine en opposition avec leurs systèmes; et dans son chagrin de rencontrer en lui un censeur, ou, pour mieux dire, dans un accès de boutade, Voltaire incapable de maîtriser son humeur caustique, se faisait illusion au point d’écrire que le caractère de celui dans lequel il ne voyait plus qu’un contradicteur, était presqu’ aussi simple que les héros de ses fables.
Je dis que La Fontaine avait, aux yeux des philosophes, le tort d’avoir fait dans ses vers la censure de leur doctrine. En effet, comment n’auraient-ils pas été choqués en lisant dans la fable de Simonide préservé par les dieux , qu’on ne peut trop louer Dieu et son roi ; que ces maximes sont toujours bonnes !. Ils avaient public de bien autres maximes. Au lieu d’honorer Dieu, ils analysaient son essence; ils entraient dans la discussion de ses décrets ; ils lui prêtaient leurs vues et leurs volontés. Quelques-uns d’eux n’avaient pas encore décide en dernier ressort s’ils voudraient bien reconnaître son existence. Quant aux rois, ils pensaient que leur offrir des hommages et un zèle désintéressé, c’était les gâter, et ils avaient pour eux d’autres leçons. Ils leur apprenaient à régner, leur dictaient ce qu’ils avaient à faire, et il n’y avait pas un économiste capable d’écrire quatre lignes, qui ne se piquât d’enseigner aux souverains tout ce qu’ils devaient entreprendre pour faire fleurir leurs états , pour améliorer leurs finances, et conserver la paix avec leurs voisins.
Jugez , lorsqu’on est occupé de ces grandes vues et de ces importantes fonctions, comme il est agréable de s’entendre dire dans la fable du rat et l’éléphant : Se croire un personnage est fort commun en France;

On y fait l’homme d’importance,
Et l’on n’est souvent qu’un bourgeois :
C’est proprement le mal françois ;
La sotte vanité nous est particulière. »

Quelques philosophes ne se contentaient pas de régenter les rois. Ils avaient réglé le système de la nature ; je veux dire qu’aveugles aux merveilles de la création, ils avaient des plans, des vues d’après lesquelles ce bas monde eût été bien mieux organisé. Plus d’un se disait fort sérieusement :

A quoi songeait l’auteur de tout cela?
C’est dommage, Garo , que tu n’es point entré
Au conseil de celui que prêche ton curé. »

Avec de si hautes prétentions, ces philosophes pouvaient-ils, sans un secret dépit, voir qu’il ne fallait au Fabuliste qu’un gland et une citrouille pour leur prouver que Dieu fait bien ce qu’il fait ?
La Fontaine n’avait-il pas aussi tiré de la fable de Jupiter et le métayer, cette moralité:

« Concluons que la Providence
Sait mieux que nous ce qu’il nous faut. »

Ailleurs, voilà qu’il pâlit devant les dieux menaçants, auxquels il fait dire , dans la fable de l’oracle et
l’impie :

« Je vois de loin : j’atteins de même. »

Le Bon Homme va, dans la fable des filles de Minée, jusqu’à recommander l’observation des fêtes.
Chômons : c’est faire assez qu’aller de temple en temple, Rendre à chaque immortel les vœux qui leur sont dus; Les jours qu’on donne aux Dieux ne sont jamais perdus. »
Pour comble d’irrévérence, La Fontaine ose se moquer de l’esprit d’impiété. Dans sa lettre à Saint-Evremont, il lui dit : « Je ne suis pas moins ennemi que vous du faux air d’esprit que prend un homme irréligieux : quiconque l’affectera, je lui donnerai la palme du ridicule.»
On trouverait dans La Fontaine vingt hérésies anti-philosophiques de cette force. Ainsi voilà son procès tout instruit, et le Bon Homme atteint et convaincu de ce que les novateurs appellent Obscurantisme. Il ne leur reste plus qu’à lui décerner un brevet d’Éteignoir, et à lui rendre commun ce terrible arrêt que D’Alembert avait porté contre un poète contemporain de La Fontaine, en disant : « Boileau ne se piquait nullement d’être philosophe. »
Laissons le ton de l’ironie, et terminons par exprimer un vœu dont l’accomplissement serait utile à la jeunesse. Nous avons choisi ce moment pour essayer de peindre le contraste de la morale de La Fontaine et de celle du philosophisme, parce qu’aujourd’hui les révolutionnaires affectent de réimprimer tout ce que l’esprit de vertige a produit de licencieux et d’impie. Ils multiplient ces réimpressions afin de les mettre à la portée de toutes les classes. Ils en font même pour les chaumières ; éditions sales et informes, semblables à ces statues de carton et de plâtre, dépourvues de grâce et d’élégance, que ces mêmes révolutionnaires élevaient à leur sanglante liberté. Puissent les jeunes gens repousser ces poisons corrupteurs, et se plaire à la lecture des fables de La Fontaine ! C’est le livre de tous les âges. L’enfance y trouve un guide, l’âge mûr un ami, la vieillesse un consolateur. Il nous enseigne la fidélité à Dieu et au Roi, la modération, l’amour de la retraite. C’est en se pénétrant d’une morale si pure, en réglant sa vie sur elle, qu’on peut, à la fin de sa carrière, dire avec La Fontaine:

« Quand le moment viendra d’aller trouver les morts,
J’aurai vécu sans soins, et mourrai sans remords, »

  • Etudes sur La Fontaine – Par Jean-François-Marie Guillaume – Besançon – Daclin – 1822
bg

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