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La Besace
La Besace

La besace, analysée par Clodomir Rouzé

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La besace, analysée par Clodomir Rouzé :

La Besace
La Besace

De tous les défauts dont se compose ce qu’on appelle la faiblesse humaine, celui qui s’oppose le plus à notre perfectionnement moral est, sans contredit, cette curiosité malicieuse qui tient sans cesse nos yeux ouverts sur les imperfections d’autrui, et nous empoche de voir nos propres infirmités.
Tout homme, dit Ésope, porte deux besaces : l’une par devant et l’autre par derrière. Toutes deux sont remplies de défauts. Mais celle de devant renferme les défauts d’autrui, tandis que celle de derrière contient les défauts de celui qui la porte.
Phèdre a développé la môme idée dans la neuvième fable du quatrième livre. Nous allons en donner la traduction, afin que le lecteur se rende un compte plus exact de l’originalité dont la Fontaine a marqué ses imitations.
Jupiter, dit Phèdre, a mis sur nos épaules deux besaces : il a placé par derrière celle qui est pleine de nos propres défauts, et il a suspendu par devant celle qui est pleine des défauts d’autrui.
Et le poète latin termine cette fable si sèche par la morale suivante :
Voilà pourquoi nous ne pouvons voir nos défauts personnels ; mais quand les autres commettent une faute, nous les censurons.
Ces apologues sont secs et dénués de tout ornement. Lessing, qui a reproché si sévèrement à la Fontaine d’avoir trop voilé la vérité sous les ornements dont il a embelli ses œuvres, devait être content quand il trouvait, chez les anciens, des fables si froides et si austères. On est libre de ne point partager son avis, et nous continuerons à croire que la vérité, comme toute autre chose, ne peut que gagner à se présenter sous des dehors aimables et attrayants.
Tandis que Phèdre avait intitulé sa fable « De vitiis hominum, c’est-à-dire sur les défauts des hommes, » notre poète a donné à la sienne ce titre pittoresque « la Besace, » c’est-à-dire « le sac aux deux poches, » expression qui n’a rien d’abstrait et éveille la curiosité du lecteur. Remarquez aussi le contraste que forme, avec ce titre si familier, le début solennel de la fable. Homère nous représente Jupiter ébranlant le vaste Olympe, où il tient sa cour, d’un seul mouvement de ses sourcils : l’image est certainement grandiose; mais le prince des poètes grecs n’a jamais prête au roi des dieux un langage plus majestueux que ce discours où il invite toutes ses créatures à lui dire ce qu’elles pensent d’elles-mêmes.
Jupiter dit un jour :  » Que tout ce qui respire
S’en vienne comparaître aux pieds de ma grandeur.
« Quand on se sert de termes généraux, dit Buffon, le style a de la noblesse. » Remarquez tout ce qu’il y a de grandeur dans cette périphrase :

Tout ce qui respire

Remplacez-la par :

Tous les animaux,

le sens est absolument identique, puisque animal veut dire qui respire; mais le style perd toute son élévation. Voyez aussi avec quelle dignité le plus grand des dieux parle de sa personne. Il veut bien prêter l’oreille aux doléances de ses créatures, mais il entend rester juge des raisons qu’elles vont alléguer pour changer de forme, et il les fait comparaître, comme des accusés, au pied de son tribunal souverain.
Cependant, comme le ton solennel de ce début pourrait les intimider et leur fermer la bouche, il s’empresse de les rassurer et il prend un ton plus paternel :

Si, dans son composé,

c’est-à-dire, dans l’assemblage, dans la disposition des différentes parties dont son corps se compose,

quelqu’un trouve à redire.
Il peut le déclarer sans peur;
Je mettrai remède à la chose.

Notons en passant, pour remplir scrupuleusement notre rôle de grammairien, que l’on dit en simple prose : « trouver à redire à son composé, »> et, « porter ou apporter remède à une chose, » et non pas « y mettre remède ; » mais ces petites incorrections sont permises aux poètes, qui ont souvent tant de peine à emprisonner leur pensée dans la mesure du vers.
Dociles à cette injonction de Jupiter, qui a bien voulu leur permettre de n’avoir point peur en son auguste présence, tous les animaux s’approchent; et le plus laid de tous, le Singe, qui sans doute gambadait en grimaçant au premier rang, est invité à prendre la parole.

Venez, singe, parlez le premier, et pour cause,

c’est-à-dire, et vous avez les raisons les meilleures et tes mieux fondées de vous plaindre de votre conformation, vous qui êtes le plus disgracieux de tous les êtres.

Voyez ces animaux, faites comparaison
De leurs beautés avec les vôtres.
Êtes-vous satisfait? —

Le singe, piqué au vif par cet  » et pour cause  » que lui a décoché malicieusement Jupiter, ne peut contenir la révolte de son amour-propre.
Moi! dit-il; pourquoi non?
Voilà le premier cri que lui arrache la blessure faite à sa vanité ! Indigné que le roi des dieux ait osé le critiquer, lui qui est si satisfait de sa propre personne, il s’oublie jusqu’à questionner sans la moindre déférence le fabricateur souverain.

N’ai-je pas quatre pieds aussi bien que les autres?
Mon portrait jusqu’ici ne m’a rien reproché.

c’est-à-dire, quand je regarde mon portrait, je ne m’adresse, en le voyant, aucun reproche; il ne me présente que des formes irréprochables.
Mais, si le singe est aveugle sur ses propres défauts, avec quelle clairvoyance il signale les imperfections d’autrui !
Mais, pour mon frère l’ours, on ne l’a qu’ébauché.
Effectivement, l’ours semble avait été façonné grossièrement et sans retouche, à l’aide de l’ébauchoir, tant il est lourd et massif !
Et il termine par ce conseil indirect, tout rempli de malice :

Jamais, s’il me veut croire, il ne se fera peindre,

Car son portrait semblerait sans cesse lui reprocher sa laideur. Le défile des animaux continue :

L’ours venant là-dessus,
c’est-à-dire immédiatement après ce discours du singe,
on crut qu’il s’allait plaindre.
Tant s’en faut : de sa forme il se loua très fort;
Glosa sur l’éléphant; dit qu’on pourrait encor
Ajouter à sa queue, ôter à ses oreilles;
Que c’était une masse informe et sans beauté.

Avec quelle malice la Fontaine met dans la bouche de l’ours, à l’adresse de l’éléphant, une critique qui semble si bien faite pour l’ours lui-même : car il a la queue encore plus courte que l’éléphant; comme lui, il a de grosses oreilles; comme lui, c’est une masse informe et sans beauté !

L’Éléphant étant écouté,
Tout sage qu’il Etait,

tant le défaut que critique la Fontaine est général ! tant il est vrai que nul animal n’y échappe

dit des choses pareilles.
Il jugea qu’à son appétit,

c’est-à-dire, à son goût, selon son désir; car l’appétit n’est que le désir de l’estomac.

Dame Baleine était trop grosse.
Dame Fourmi trouva le Ciron trop petit,
Se croyant pour elle un colosse.

Il était impossible de peindre par des traits plus heureux l’aveuglement universel. Jupiter ne juge donc pas utile de continuer l’épreuve; il congédie les animaux.
Jupin les renvoya, s’étant censurés tous,

Du reste contents d’eux!

Remarquez ce trait : ils se censurent entre eux, mais chacun est content de soi-môme. Et pourtant les hommes devaient encore dépasser la suffisance des bêtes !

…………..Mais, parmi les plus fous.
Notre espèce excella; car tout ce que nous sommes. Lynx……

c’est-à-dire aussi clairvoyants que le lynx, qui passait, chez les anciens, pour avoir une vue tellement perçante qu’elle traversait même les corps opaques, tandis que la taupe était censée aveugle.

Lynx envers nos pareils et taupes envers nous.
Nous nous pardonnons tout, et rien aux autres hommes.

c’est-à-dire nous ne pardonnons rien aux autres : l’ellipse ajoute à l’énergie de la pensée en présentant ainsi le mot rien en tête de la proposition. Le vers suivant est proverbial :
On se voit d’un autre œil qu’on ne voit son prochain
Dans celui-ci :

Le fabricateur souverain,

remarquez combien l’épithète souverain rehausse le nom un peu familier qu’il accompagne.

Le fabricateur souverain
Nous créa besaciers tous de même manière.

C’est la Fontaine qui a créé ce mot besaciers. Il veut dire que Jupiter, en nous criant, nous chargea d’une besace que nous portons tous de la môme manière.

Il fit pour nos défauts la poche de derrière,
Et celle de devant pour les défauts d’autrui.

De là vient ce profond aveuglement que l’Ecriture a caractérisé dans des termes dont l’exagération même rend plus saisissante encore la leçon qu’ils renferment.
Nous voyons la paille qui est dans l’œil de notre frère, et nous ne voyons pas la poutre qui est dans le nôtre.
Le défaut dont parle la Fontaine date de loin, et il est très répandu. Il faudrait habituer de bonne heure les enfants à s’examiner eux-mêmes, et appeler sans cesse leur attention sur leurs imperfections et leurs faiblesses : car un défaut reconnu et avoué est déjà presque corrigé. Mais, hélas! la Fontaine a dit aussi Chassez le naturel, il revient au galop!
hé bien ! plus la lâche est difficile, plus on aura de mérite à l’accomplir.

  • Rouzé, Clodomir. Analyses littéraires de fables de La Fontaine et de morceaux choisis, par C. Rouzé, 1886.

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