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Le Jour et la Nuit, fable de Cornisset

icon-angle-double-right Gustave Cornisset

Créés par Jupiter pour ne jamais se voir,
Après plus de mille ans d’une haine mortelle,
Le jour et la nuit un beau soir,
Sous les piliers d’azur de la voûte éternelle,
Se rencontrèrent par hasard.
En voyant passer sur son char
Son frère revêtu d’une robe empourprée
Et tenant cette lampe éclatante et dorée
Que dans la langue humaine on appelle Soleil,
La Nuit, l’œil ébloui par ce feu sans pareil,
Sous les plis flottants de ses voiles
Parsemés de milliers d’étoiles,
Cacha sa tête prudemment.
Tu fais bien, dit le Jour, et certes je l’approuve,
Ô mère des hiboux, fruit de l’accouplement
D’un farfadet et d’une louve,
Tu sors sans doute de l’enfer ;
Des serpents enlacés forment ta chevelure,
Et tu portes sur la figure
Un infernal baiser que t’a pris Lucifer.
Oses-tu le montrer à mes yeux, vil fantôme !
Rivale qui de l’univers
Veux me disputer le royaume,
Et jettes chaque soir dans le gouffre des mers
Mon beau char attelé de huit coursiers superbes.
Rentre dans le séjour des ombres ; bois les herbes
Dont le poison subtil amène le trépas,
Et pour que tu n’en sortes pas,
Comme un vautour cloué par l’aile,
Aux portes de l’enfer qu’on t’attache aujourd’hui !
Mais la Nuit s’approchant de lui :
Pourquoi m’insulter ? lui dit-elle.
Si je te chasse tous les jours
Du terrestre séjour que la lumière inonde,
Et te précipita dans l’onde,
C’est Jupin qui l’ordonne. Il a marqué le cours
Que ma lueur nocturne éclaire.
De ce chemin fatal qui sillonne les cieux,
Cent fois je l’ai crié : Mon frère,
Arrête, arrête par les dieux !
Mais poursuivant, hélas ! ta course aérienne,
Tu t’enfuyais plus vite encor ;
Aussi jamais ma main d’ébène
N’a pu saisir ton manteau d’or.
Rougis de ta sanglante injure !
Je ne suis pas, comme tu crois,
Un objet repoussant pour toute la nature ;
Du doux parfum des fleurs des bois
Je forme une rosée exquise et salutaire,
Dont j’abreuve toute la terre
Qui dort sous ma douce clarté.
J’envoie aux hommes de beaux songes,
Qui sont comme autant de mensonges
Plus charmants que la vérité :
Mirage, splendide magie !
Vers moi l’Amour se réfugie
Lorsque tu disparais. — Tous deux jusqu’au matin
Courant de festin en festin,
Nous allons, couronnés de roses,
Frapper à toutes portes closes ;
A des milliers d’hommes heureux,
Discrètement cachés dans mes plis ténébreux,
Mes mains s’en vont verser l’ivresse !
Mais regarde à présent. —
Alors la Nuit jeta
Son voile au vent qui l’emporta,
Et le Jour, qui croyait trouver une mégère
Horrible comme une vipère,
Un monstre ailé sorti des mains de Lucifer
Par les soupiraux de l’enfer,
En voyant cette jeune femme,
Dont les beaux cheveux noirs de son cou délicat
Et constellé marbraient l’éclat,
Se sentit ému jusqu’à l’âme.
De joie et d’orgueil transporté,
Se jetant dans ses bras, il lui dit : ô beauté !
Oublions, oublions notre haine mortelle ;
Je t’aime !… et déposant sur son front un baiser,
En fit jaillir une étincelle
Qui tomba sur la terre et faillit l’embraser.

Tels gens ne s’aiment pas sans en savoir la cause :
S’ils s’étaient une fois seulement visités,
Ils verraient se changer en belles qualités
Les énormes défauts que chacun se suppose.
De leurs préjugés rougissant,
Ils deviendraient amis peut-être,
Et s’écrieraient en s’embrassant :
Qu’avant de se haïr il faut se bien connaître.

« Le Jour et la Nuit »

bg
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