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Les deux Pigeons
Les deux Pigeons

Les deux Pigeons – analyse

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Commentaires et analyses sur « Les deux Pigeons  » de MNS Guillon – 1803.

Les deux Pigeons
Les deux Pigeons

Nous ayons déjà loué cette fable, en la citant à côté de celle des deux Amis. Peut-être même loi est-elle supérieure par la naïveté du récit, l’aimable simplicité des personnages, la variété des tableaux, la douce et touchante sensibilité qui y domine ; enfin , par le charme de la versification. Ici l’éloge de l’ouvrage est l’éloge de l’écrivain. Qui ne voudroit être l’ami de l’homme qui a fait la fable des deux Pigeons ?
M. de La Mothe lui reproche le défaut d’unité. Il voudroit apparemment qu’un voyageur restât en place. Une semblable observation est bien digne de l’homme qui ne va apercevoir dans Homère que ses défauts. M. de La Harpe met plus de bonne-foi dans le jugement qu’il porte de cette fable : il se livre sans réserve au plaisir de la vanter. Eh ! quelque bien que le panégyriste de La Fontaine puisse en dire, atteindra-t-il jamais tout celui qu’on en pense? Passons aux détails.
(1) Deux Pigeons s’aimoient d’amour tendre. L’exposition est claire et précise. C’est là le premier ornement du récit familier.
(2) Fut assez fou. Il y a donc de la folie à s’éloigner de ce qu’on aime? Oui, parée que c’est courir au-devant des regrets et des hasards.
(3) Votre frère. Ce lien trop souvent méconnu, est pourtant un des plus féconds en jouissances. Oh ! combien les hommes ont trompé tous les vœux de la nature ! Ce titre sacré de frère t on sait qu’Héloïse aimoit à le donner à son Abeilard. Conjugi, imnio fratri. Aussi le verra-t-on répété plus d’une fois dans le cours de cet apologue.
(4) Non pas pour vous, cruel. Ce mot cruel rejeté à la fin, est d’une sensibilité exquise. C’est le crudelis de Didon, dans ses plaintes à Enée ; c’est le dure d’Ovide , dans sa belle Elégie, sur la trahison d’un ami (*).
(5) Au moins que les travaux. Autre raisonnement. Si l’intérêt de l’amitié n’est pas écouté, peut-on être insensible à ses propres. dangers ? Au moins dit tout cela. Le sentiment est bien autrement précis que la logique.
(6) Changent un peu votre courage. L’expression est bien adoucie : pourquoi ? Quand il parle à la sensibilité de son ami, le reproche se mêle a la prière : non pas pour vous, cruel; maintenant c’est la raison qu’il invoque : et la raison est un ennemi qu’il faut caresser en l’attaquant. Votre courage, au lien de vos projets insensés.
(7) Un Corbeau, etc. L’amitié est toujours superstitieuse quand elle est vive :
Saepe sinistra cavâ praedixit ab ilice cornix.
(8) Bon souper, bon gîte et le reste, Ces détails paraîtront minutieux; et cependant il n’y a que le génie qui pût les l’apercevoir. Le génie n’est donc autre chose que l’expression fidelle de la nature. —  » Quelle grâce, quelle finesse sous entendues dans ce petit mot, et le reste, caché comme négligemment au bout do vers ! (Champfort.)
La réponse du voyageur ne le cède point en délicatesse au discours de son ami. Il peut s’abuser ; mais il ne trompe pas : il compte rapporter de son absence une ample récolte d’agréments, non pour lui, mais pour son frère. Ainsi les erreurs même de l’amitié en sont de nouveaux témoignages. Que La Fontaine eût en à décrire les adieux d’Hector et d’Andromaque, il eût été Homère ; comme Homère eût été La Fontaine, s’il eût eu des Pigeons pour héros.
(9) Trois jours au plus. Qu’est-ce que trois jours ? Mais « passer un jour dans l’attente de ce que l’on aime, c’est vieillir dans la peine ». ( Théocrite, Idylle XII,) .
(10) Le voyageur s’éloigne ; et voilà. Remarquez la rapidité du rapprochement ; il n’a fait que s’éloigner, et déjà les sinistres pressentiments commencent à se réaliser; tous les malheurs vont s’accumuler sur l’infidèle,
(11) Un seul arbre. Point de choix; il est dans un désert.

Deux Pigeons s’aimaient d’amour tendre.
L’un d’eux s’ennuyant au logis
Fut assez fou pour entreprendre
Un voyage en lointain pays.
L’autre lui dit : Qu’allez-vous faire ?
Voulez-vous quitter votre frère ?
L’absence est le plus grand des maux :
Non pas pour vous, cruel. Au moins, que les travaux,
Les dangers, les soins du voyage,
Changent un peu votre courage.
Encor si la saison s’avançait davantage !
Attendez les zéphyrs. Qui vous presse ? Un corbeau
Tout à l’heure annonçait malheur à quelque oiseau.
Je ne songerai plus que rencontre funeste,
Que Faucons, que réseaux. Hélas, dirai-je, il pleut :
Mon frère a-t-il tout ce qu’il veut,
Bon soupé, bon gîte, et le reste ?
Ce discours ébranla le coeur
De notre imprudent voyageur ;
Mais le désir de voir et l’humeur inquiète
L’emportèrent enfin. Il dit : Ne pleurez point :
Trois jours au plus rendront mon âme satisfaite ;
Je reviendrai dans peu conter de point en point
Mes aventures à mon frère.
…………………………………………
Vous y croirez être vous-même.
A ces mots en pleurant ils se dirent adieu.
Le voyageur s’éloigne ; et voilà qu’un nuage
L’oblige de chercher retraite en quelque lieu.
Un seul arbre s’offrit, tel encor que l’orage
Maltraita le Pigeon en dépit du feuillage.
L’air devenu serein, il part tout morfondu,
Sèche du mieux qu’il peut son corps chargé de pluie,
Dans un champ à l’écart voit du blé répandu,
Voit un pigeon auprès ; cela lui donne envie :
Il y vole, il est pris : ce blé couvrait d’un las,
Les menteurs et traîtres appas.
Le las était usé ! si bien que de son aile,
De ses pieds, de son bec, l’oiseau le rompt enfin.
Quelque plume y périt ; et le pis du destin
Fut qu’un certain Vautour à la serre cruelle
Vit notre malheureux, qui, traînant la ficelle
Et les morceaux du las qui l’avait attrapé,
Semblait un forçat échappé.
Le vautour s’en allait le lier, quand des nues
Fond à son tour un Aigle aux ailes étendues.
Le Pigeon profita du conflit des voleurs,
S’envola, s’abattit auprès d’une masure,
………………………………………..
Demi-morte et demi-boiteuse,
Droit au logis s’en retourna.
Que bien, que mal, elle arriva
Sans autre aventure fâcheuse.
……………………………………….
Soyez-vous l’un à l’autre un monde toujours beau,
Toujours divers, toujours nouveau ;
Tenez-vous lieu de tout, comptez pour rien le reste ;
J’ai quelquefois aimé ! je n’aurais pas alors
Contre le Louvre et ses trésors,
Contre le firmament et sa voûte céleste,
Changé les bois, changé les lieux
Honorés par les pas, éclairés par les yeux

(12) En dépit du feuillage. Ce seul trait vaut une description.
(13) Il y vole; il est pris. Séparez cette double action , de manière que ces mots il est pris ne se trouvent qu’après la description du piège, Vous détruisez l’image et l’intérêt.
(14) D’un las, lacet, filet; vieux. «J’en, avais mille autres, et mille las que j’avois tendus autour de tes pieds ». ( Décamer. T. IV. p. 200. ) Plus anciennement : Tous pleins de las pour lier un amant. (Manusc. du roi, n°. 7612. Dans La Rayallière, Poés. du roi de Navarre, T. II. p. 202. )
(15) Vit notre malheureux qui, traînant la ficelle, etc. Malheureux conserve ici son double sens. Traînant la ficelle et les morceaux du las , est pittoresque. Semblait un forçât échappé. Malfaiteur échappé des galères en rompant sa chaîne. La comparaison réunit la justesse à l’énergie. On le voit l’infortuné fugitif; on s’indigne, on s’attendrit a-la-fois sur lui.
(16) Lier. Terme de chasse ; enlever sa proie dans ses serres.
(17) Un Aigle aux ailes étendues. Comme il a dit : un Vautour à la serre cruelle , un Héron au long bec. La poésie vit d’images et de fictions.
(18) Que bien que mal, pour tant bien que mal, n’est plus d’usage. On en trouve pourtant encore quelques exemples dans les modernes. M. Boisard:
Que bien que mal le bestion s’arrange. (Fab. la Linotte et le Bonheur)
(19) Toujours divers. Nous avons eu déjà l’occasion de parler de ce mot. ( V. L. II. fab. 13. note dernière. ) Il n’est pas de l’invention de notre poète. Héroët, dans son poème de la parfaicte, Amye, chant III :
Amour n’est pas enchanteur si divers,
(20) Eclairés par les yeux. Je ne vois dans toute cette tirade que ce seul mot à reprendre, comme trop hyperbolique. Bon pour les Eglé de Ronsard et de Voiture. Tout le reste est d’une beauté achevée. Qui ne les a lus cent fois ces vers qu’embellit encore la bonhommie du poète à confier à son lecteur et ses jouissances passées, et ses désirs nouveaux; vers charmans empreints de cette aimable mélancolie qui fait la volupté de l’amour, et de cette grâce enchanteresse dont l’impression renferme je ne sais quoi de vague qui plaît d’autant plus à l’âme, que le sentiment et la pensée en sont plus long-temps et plus doucement exercés!. La Fontaine n’eût-il fait que cette fable, elle suffisoit pour rendre son nom immortel, comme le seul hymne qui nous reste de Sapho a consacré sa mémoire pour tous les siècles à venir. (Les deux Pigeons).

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