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Phèdre…un oubli de quinze siècles

Éditos et chroniques

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Guy Le Ray a publié un recueil de fables et poèmes fin 2008 (La librairie Galerie Racine).
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Il faut bien en convenir, nulle trace de la vie et des fables de Phèdre chez ses contemporains. Sénèque lui-même, vivant dans les mêmes années que Phèdre, lorsqu’il inventorie les auteurs romains ne le cite pas et semble totalement l’ignorer lorsqu’il incite Polybe, un affranchi de l’empereur Claude, à écrire des fables : “Je n’irai pas jusqu’à vous conseiller d’appliquer à la composition de fables et d’apologues dans le goût d’Ésope, genre que n’ont pas essayé les Romains, cette grâce de style qui vous est propre*.” Ce silence pourrait s’expliquer par le fait qu’au moment de la parution des fables de Phèdre, Sénèque était exilé pour quelques années en Corse. Il paraît néanmoins surprenant qu’au vu des persécutions de Phèdre par Séjan, le ministre de l’empereur Tibère, persécutions dont Phèdre fait état à plusieurs reprises dans les textes accompagnant ses fables, Sénèque l’ait totalement ignoré.

Pour connaître Phèdre, il faut donc se fier à lui-même et aux quelques éléments de sa vie qu’ il parsème dans les prologues et les épilogues de chacun de ses livres de fables. Dans le prologue du livre III, il écrit :
“Quant à moi, ma mère me mit au jour sur le sommet du Piérus*.” C’est une montagne située entre la Macédoine et la Thrace, ce qui a pu faire dire à certains qu’il était Macédonien et à d’autres qu’il était Grec. La tradition penche pour la Grèce, c’est ce que nous retiendrons. Sans que la date soit certaine, il est né dix ans avant Jésus-Christ et vint probablement à Rome dans sa jeunesse avec sa famille. D’origine servile, il fut affranchi par l’empereur Auguste, ce qu’il proclame dans l’intitulé de son premier livre de fables :

Fables de Phèdre affranchi d’Auguste

Dès le prologue de son premier livre, il rend hommage à Ésope, son inspirateur : “C’est Ésope qui, le premier, a trouvé ces matériaux ; moi, je les ai façonné en vers iambiques.*” Dans l’épilogue du livre II, il regrette de ne pas avoir été le premier à écrire des fables, mais souhaite qu’elles soient reconnues le moment venu. Ce moment fut invraisemblablement long à venir, car pendant quinze siècles ce furent des ténèbres littéraires qui recouvrirent son œuvre. Ce n’est qu’au XVIème siècle, en 1562, au cours des guerres de religion que Phèdre sortit de l’oubli. Cette année là eût lieu le pillage de l’Abbaye de Saint Benoît sur Loire par des troupes protestantes. Pierre Daniel, le bailli de cet abbaye, sauva bon nombre de manuscrits précieux, dont celui des fables de Phèdre qui revint ainsi à la lumière. Mille cinq cents années s’étaient écoulées depuis leur création ! Le manuscrit fut acheté par François Pithou, avocat au Parlement de Paris, qui le céda à son frère Pierre, celui-ci le faisant éditer en 1596.

Les fables de Phèdre auraient pu être connues dès le Moyen Âge. En effet, pendant cette période, ses fables écrites en vers furent littéralement paraphrasées et transposées en prose latine. Nombre de copies circulèrent, la plus connue étant attribuée à l’empereur Romulus que Marie de France cite d’ailleurs dans le prologue de ses fables. Il ne s’agissait que d’un plagiat parmi les autres… mais le plagié restait alors parfaitement inconnu.

Phèdre a écrit 135 fables, il s’est inspiré directement d’Ésope pour 47 d’entre elles, les autres venant de lui-même ou de faits qu’il a pu voir, qu’on lui a rapporté et qu’il a transposés dans la fiction de la fable. Probablement, quand il dit à propos d’Ésope : “J’ai écrit plus de fables qu’il n’en avait laissé,*” il n’avait pas la connaissance de toutes les fables attribuées à Ésope, qui sont de l’ordre de 500.

Phèdre fut donc le premier auteur romain à écrire des fables en latin, à les versifier et ainsi à les orner des charmes et de l’élégance de la poésie. Il aime la concision, parfois en découle une certaine sécheresse, mais il a apporté par son style une puissance littéraire que ses grands suivants sauront porter encore plus haut. On peut dire que Phèdre a fait de la fable un genre littéraire à part entière et le nom qu’il lui a donné “Fabula” a fixé définitivement ce genre de récit imagé, bref, musical, moralisateur, voire satirique. “Ce petit livre, dit-il dans le prologue du livre I, a un double mérite, il fait rire et il donne de sages conseils pour la conduite de la vie. À celui qui viendrait me reprocher injustement de faire parler non seulement les animaux, mais même les arbres, je rappellerai que je m’amuse ici à de pures fictions.*”

Une caractéristique de Phèdre, c’est aussi d’avoir apporté sous l’allégorie de l’apologue une critique des mœurs politiques de l’époque. Rappelons qu’il écrit sous le règne de Tibère, règne où toutes les turpitudes humaines peuvent s’épanouir : à la Cour d’un tyran, tout est possible ! Par des allusions politiques dans ses fables, même s’il s’en défend, il s’était fait un ennemi du ministre de Tibère, le tout puissant Séjan, ce qui lui valut bien des déboires, voire des condamnations. Il s’en plaint d’ailleurs à Eutyche, son protecteur, dans le prologue du livre III : “J’ai même traité plusieurs sujets pour mon malheur. Si j’avais eu un autre accusateur, un autre témoin, un autre juge que Séjan, j’avouerais avoir mérité tant d’infortunes, et je ne chercherais pas de tels remèdes à ma douleur.*” Et de conclure dans l’épilogue du livre III par une maxime qu’il a lu quand il était enfant : “Pour un plébéien, murmurer tout haut, c’est un sacrilège.*”

Dans l’épilogue à Eutyche de ce même livre, il fait comme un testament littéraire et sans le dire explicitement évoque le manque d’auteur dans ce genre particulier malgré l’abondance des sujets. Probablement veut-il laisser entendre que cette écriture n’est pas aussi simple qu’elle paraît, ce qui peut décourager les écrivains : “Il me reste bien des sujets à traiter, mais je m’arrête à dessein ; d’abord, pour ne pas vous paraître importun au milieu de vos nombreuses affaires ; ensuite, pour laisser matière à qui voudrait s’exercer dans ce genre de poésie ; quoique cependant elle soit tellement abondante et fertile, que l’ouvrier manque à l’ouvrage et non l’ouvrage à l’ouvrier.”

Phèdre publia encore deux livres de fables, il meurt vers l’an 50 de notre ère.

* Fables de Phèdre traduites en français par M.E. PANCKOUCKE – Garnier Frères, libraires-éditeurs.

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