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Mensonges blancs

Yves Tarantik

On vous dira souvent :
«La fable n’est qu’un tissu de mensonges
Tout juste bon pour des enfants !»
C’est vraisemblable, et cependant,
La couleur d’un mensonge
En change la destination.
Les noirs sont assignés à nuire
Les blancs sont pour épargner ou séduire.
Les exemples seront légion :
Saâdi, le Chantre du Jardin des Roses
Qui vantait la douceur des choses
Et les vertus de la modération,
A illustré cette proposition.
Voici comment : «Un jour, dit-il, un potentat
À la prompte justice, avait, sans charabia
Inutile, condamné un prisonnier de guerre
À la mort. Déjà le bourreau, cimeterre
Haut, n’attendait plus que le signal de son Prince.
L’infortuné voyant son mince
Fil de vie – dont il faisait grand cas –
S’amenuiser encore, se tourna
Vers son juge et lâcha dans sa langue
Une bordée d’injures.
– Le désespoir ignore la mesure ! –
Le roi qui n’avait rien compris à sa harangue
S’enquit autour de lui :
– Sire, dit l’un des courtisans, il te crie
Que le paradis est à celui qui pardonne,
Et qu’à ta bienveillance il s’abandonne.
Je crois qu’il espère que ses paroles
Seront comme l’envol
De la colombe de Noé,
Lui rapportant le rameau de la liberté».
Ému le roi dit :
«Je ne suis pas inflexible, qu’on le gracie !»
Un autre courtisan, frotte-manche servile,
Ennemi du premier,
Vit là une occasion rêvée :
«Ô grand Roi, persifla ce reptile,
Pur Joyau du Trésor d’Allah,
Nous serions de bien vils sujets
Si nous laissions croire cela !
Ce chien a proféré des injures sanglantes
Pour ta Grandeur, voilà la vérité
Qu’on tente de dissimuler !»
Le Roi alors, rétorqua d’une voix vibrante :
« Son mensonge est humain, quand ta vérité
Est cruelle ! Lui veut sauver ce malheureux,
Quand toi, tu ne cherches qu’à nuire.
Un mensonge apportant le salut vaut mieux
Qu’une vérité qui cherche à détruire.
Honte au conseiller dont les avis
Sont pour envenimer ! Il faut faire le bien.
Et qui que nous soyons, soutenir son prochain.
C’est le seul bon usage de la vie. »

N’est-ce pas là, lecteur, un bon mot pour la fin ?

Yves Tarantik

Administrateur de la Sté des Amis de Jean de La Fontaine

3 commentaires

  1. Chers Christian et Henri

    Merci de vos approbations.

    Je connais évidement un peu Florian excellent fabuliste et parfait versificateur … mais je le trouve, à mon goût, un peu trop sérieux. La moralité à géométrie variable de La Fontaine m’enchante davantage. Elle humanise son propos. Florian semble vivre dans un monde idyllique. La Fontaine davantage dans le monde des humains et de leurs faiblesses. Il n’en reste pas moins qu’après La Fontaine il est notre plus grand fabuliste.

  2. Un hommage au ‘mentir vrai’!, véritable pierre philosophale à toutefois ne pas jeter à la face de n’importe quel prochain, au risque de se voir reprocher une intrusion déplacée ! Du rythme de l’humour de la morale, que demander de plus, merci Yves.

  3. Je ne peux que partager cette fable – et surtout sa maxime – aux accent qui me rappellent Florian pour qui j’ai un petit faible, je l’avoue. Bravo !

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