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Essai sur les fables et La Fontaine

 Essai sur les fables et La Fontaine : La Fontaine ne s’est pas donné pour l’inventeur des fables qui portent son nom ; il les a intitulées : Fables choisies …

Antoine Charles Marie Robert était né a Paris. On croit qu’il fit en premier lieu un livre de pharmacie ou de médecine au Val-de-Grâce. dont il était d’abord pharmacien-major démonstrateur. Conservateur de la bibliothèque de Sainte-Geneviève.
Ses ouvrages sont au nombre de trois :
1° Fables Inédites des XIe, XIIIe et XIVe siècles, et les Fables de La Fontaine, rapprochées de celles de tous les auteurs qui avaient, avant lui, traité les mêmes sujets (1825);
2° Partonopeus de Blois, publié pour la première fois d’après le manuscrit de la bibliothèque de l’Arsenal, Paris, Crapelet, 1834. (publié sous le nom de l’éditeur, mais il est de notoriété publique que l’ouvrage est de M. Robert);
3° Fabliaux inédits tirés du manuscrit de la Bibliothèque du Roi, en 1830 ou 1829 (Paris, de l’imprimerie de Riguoux. 1834, ). Fables inédites des XIIe, XIIIe et XIVe siècles. – Tome premier 1825.

Jean de La Fontaine
Jean de La Fontaine

La Fontaine ne s’est pas donné pour l’inventeur des fables qui portent son nom ; il les a intitulées : Fables choisies , mises en vers. Ce ne serait donc pas vouloir lui ravir une partie de sa gloire que de chercher les sources où il a puisé : ce serait même, en quelque sorte, accroître le mérite de son ouvrage, que de mettre ce qu’il a fait en parallèle avec ce qu’il a imité; mais en indiquant les auteurs qui, avant lui, avaient traité les sujets dont il s’est servi, mon intention n’a point été de les présenter comme ses modèles; mon dessein a été seulement de mettre le lecteur à portée de comparer aux chefs-d’œuvre de notre fabuliste, tout ce qui avait été fait avant lui. On trouvera plus tard, il est vrai, quelques probabilités sur ceux de ses prédécesseurs auxquels il paraît avoir donné la préférence pour, telle ou telle fable; mais ce sont de simples doutes que je soumets au jugement des érudits.
Parfois égalé dans le conte, souvent surpassé dans les autres genres de poésies auxquels il s’essaya, c’est seulement à ses fables que La Fontaine dut le surnom d’Inimitable, titre d’autant plus étonnant que donné exclusivement et d’un consentement unanime à un imitateur, chaque jour la postérité se plaît à confirmer le jugement qui le lui conféra presque de son vivant. Il fait sentir bien plus vivement encore à quelle hauteur désespérante, dans l’apologue, il est resté seul au-dessus de tous ceux qui l’ont suivi jusqu’à nos jours dans la même carrière.
Les plus illustres écrivains du siècle de Louis XIV furent les amis du bon homme et leurs chefs-d’œuvre furent cruellement poursuivis par l’envie, qui parut ne pas oser attaquer les fables. Je parlerai cependant, par la suite, de quelques critiques de détail qu’elles essuyèrent; mais si, parmi tant d’admirateurs, il se trouva si peu de jaloux, c’est que La Fontaine a encore cela de particulier que de chacun de ses lecteurs il se fait un ami : Voltaire seul eut la prétention de vouloir résister à l’entraînement général. « Il m’a écrit à moi-même, dit La Harpe dans sa Correspondance littéraire, en parlant du poète de Ferney, il m’a écrit qu’il ne pensait pas de La Fontaine autant de bien que nous, à beaucoup près ». Cependant, malgré une volonté bien prononcée de ne pas reconnaître les beautés du fabuliste, l’auteur de Zaïre fut quelquefois forcé de céder à l’admiration à laquelle il voulait se soustraire, comme le prouve le mit suivant.
A son petit lever, entouré de littérateurs français qui, presque seuls, y étaient admis, le roi de Prusse Frédéric II parlait des fables de La Fontaine avec cet enthousiasme bien senti que l’on ne peut feindre : Voltaire, dont on connaît la jalouse irascibilité, choqué de ces éloges qu’il trouvait fort exagérés, s’oublia au point de dire, que si l’on examinait de sang-froid ces fables si vantées, il ne s’en trouverait peut-être pas une qui fut à l’abri de la critique même la plus indulgente. Le monarque défia le poète de prouver ce qu’il venait d’avancer. Honteux de revenir sur ses pas, celui-ci accepte le défi, et le lendemain, à la même heure, devant les mêmes personnes, il trouve un superbe exemplaire des fables que le prince avait fait placer sur sa propre table. « Je n’irai pas, dit-il, chercher la plus mauvaise; j’ouvre le livre au hasard ». Il Lit la première qui se présente, et n’ose la blâmer. Avec l’opiniâtreté d’un enfant gâté, sa main tremblante agite les feuillets du recueil ; il en lit une seconde, puis une autre, une quatrième enfin : chacune, malgré lui, le séduit à son tour, et cédant à son impatience, il fait voler l’ouvrage dans le cabinet, en s écriant : « Ce livre n’est qu’un ramas de chef-d’œuvre » ! Le prince enchanté du triomphe de son auteur favori, pardonna an vaincu l’irrévérence de son procédé.
Si Voltaire, en réparation de son injustice, eût été condamné à lire les divers apologues écrits avant La Fontaine sur les mêmes sujets qui venaient de lui arracher cette singulière alliance de mots, avec quelles délices ne serai t-il pas arrivé à ces charmantes fables qu’il voulait dénigrer. Loin donc de nuire à la réputation de notre auteur, les recherches que je présente ne pourraient que l’augmenter, si la chose était possible; elles avaient d’ailleurs été commencées par de sincères admirateurs du poète de la Champagne.
M. de Foncemagne tenait de madame Pons de Saint-Maurice une note des fables antérieures à celles que La Fontaine avait publiées : il la remit au savant Grosley de Troyes : celui-ci, zélé pour la gloire de la Champagne et passionné pour l’homme à qui cette province doit sa plus grande illustration, résolut d’accroître le nombre des indications qu’il avait reçues : il fut aidé dans ce travail par M. Adry, son ami, dont toute la vie fut consacrée à des études sur la fable et les fabulistes : malgré leurs soins, cette notice était bien peu considérable, lorsque M. Grosley la transmit à un homme non moins recommandable par ses qualités personnelles que par les grandes dignités dont il fut revêtu dans l’état. L’étendue de ses connaissances devait faire espérer un prompt accroissement à cette collection : elle devint, en effet, si nombreuse que l’on crut terminées des recherches qui ne forment que la plus petite partie de celles dont j’offre aujourd’hui le résultat.
En 1795, cette collection fut connue, dans l’état où elle était, par les leçons de M. Sélis au collège de France. Dès lors j’en avais reconnu l’imperfection , que mon père s’efforçait de diminuer en en remplissant les nombreuses lacunes : de mon côté, heureux de consacrer à la culture des lettres le peu de loisir que laisse l’étude des sciences exactes, j’ajoutais quelques matériaux à ce dépôt formé par les hommes illustres qui s’en étaient occupés.
Devenu possesseur du fruit de leurs nombreux travaux, je crus devoir consulter plusieurs littérateurs distingués, sur les moyens de rendre utiles au monde savant les richesses renfermées dans les manuscrits que j’avais entre les mains. Tous me conseillaient de les publier; mais tous s’accordaient sur la nécessité de rendre cette collection aussi complète qu’il serait en mon pouvoir de le faire. Ils ne me recommandèrent pas moins d’en éloigner tout ce que j’y trouverais de défectueux ou de superflu. Persuadé que le premier mérite d’un compilateur était une scrupuleuse fidélité, j’osai me charger d’une entreprise aussi longue que difficile; j’ai lu, j’ai relu plus d’une fois un grand nombre d’ouvrages ; j’ai souvent comparé les manuscrits entre eux et avec les imprimés ; pour ces derniers, j’ai consulté les éditions les plus anciennes à côté des publications les plus récentes; enfin, autant que la chose m’a été possible, j’ai puisé aux sources mêmes qui m’ont été ouvertes largement par les bons et généreux offices de MM. les conservateurs et employés de la Bibliothèque du Roi et des autres Bibliothèques publiques. Chargé, grâce à ces respectables gardiens de nos trésors littéraires, de nombreuses richesses, je n’ai pas tardé à sentir que cette abondance elle-même pouvait devenir nuisible, et rendre stériles les travaux de ceux qui avaient commencé ces recherches et ceux que j’avais entrepris pour achever leur ouvrage. Je m’étais promis d’être utile, et je craignis de n’être qu’importun, en surchargeant la littérature d’une compilation indigeste dont le poids ne ferait qu’inspirer le dégoût pour ce genre d’érudition. Arrivé aux deux tiers de la vie, je sentais se joindre a l’amour que j’avais toujours eu pour le Bon Homme, le besoin de lui témoigner ma reconnaissance de toutes les jouissances, de toutes les consolations que je lui de vois, depuis le moment où le développement de mes facultés intellectuelles m’avait permis de confier à ma mémoire la première et non la meilleure de ses fables. Je m’étais promis d’élever à sa gloire un modeste monument, et je me voyais réduit à ne lui offrir qu’un lourd amoncellement de matériaux informes; je voulais tout dire, et je craignais de dire trop; je ne voyais aucun moyen d’échapper à cet embarras, lorsque j’eus le bonheur de rencontrer dans une protection éclairée, et de puissants encouragements pour la publication de mon travail, et, ce qui me semble bien plus précieux, d’utiles conseils qui me donnèrent le moyen, en publiant mes recherches, de les abréger sans en rien retrancher.
Mais il ne m’a pas semblé inutile de donner auparavant, sur les auteurs que j’ai cités, des notices que j’ai fort abrégées pour le plus grand nombre d’entre eux : j’ai donné un peu plus d’étendue à celles que j’ai consacrées aux auteurs les moins connus ou les moins bien connus : je vais même faire précéder cette partie de mes prolégomènes par une exposition simple et franche des principes qui m’ont guidé dans le choix des fables que j’indique. Il serait impossible de rendre un compte détaillé des motifs qui m’ont déterminé à choisir ou à rejeter chacune d’elles : je me bornerai à justifier en général les préférences que j’ai données aux unes, les exclusions qui ont été le partage des autres.
M’arrêter à une bonne définition de la fable, examiner ce qui la sépare exactement de plusieurs autres genres voisins, faciles à confondre avec elle, reconnaître les règles de cette branche de la littérature, voilà les premiers objets qui se présentèrent à mon étude lorsque je voulus coordonner les nombreux matériaux que j’avais ramassés de toutes parts : je n’obtins pas de ce travail des résultats bien satisfaisants. Les définitions, en effet, les règles ne peuvent être que le résultat des méditations des autres hommes sur les créations du génie: la poétique, la rhétorique d’Aristote, sont postérieures aux chefs-d’œuvres d’Homère, de Sophocle, d’Euripide, etc. C’est aussi plusieurs siècles après Ésope qu’Aphtone nous présente cette définition pour la fable :

« L’apologue, dit-il, est un discours imaginé pour représenter la vérité par de certaines images. » Quel sens pouvons-nous trouver dans ces expressions ? elles sont vagues et n’offrent rien de satisfaisant à l’esprit : on se contenter soit plutôt de ce que dit Phèdre dans le petit nombre de vers qui précèdent son recueil : il se propose d’amuser en même temps et d’instruire ; mais c’est une loi commune à tous les genres de littérature; c’est le but vers lequel doivent se diriger tous les hommes qui écrivent pour leurs semblables : réunir l’agréable à l’utile n’est-il pas le précepte si connu d’Horace, qui le prescrit à tous les écrivains, de quelque nature que soient leurs ouvrages ?»

Ce fut après La Fontaine que parurent un grand nombre de définitions pour la fable, qu’il venait, pour ainsi dire, de créer de nouveau. On eut successivement celles de La Mothe-Houdart, de Richer, de Batteux, de Breitinger, etc. Un des écrivains les plus remarquables de l’Allemagne, Lessing, auquel nous devons des fables très-ingénieuses, discuta le mérite de chacune de ces définitions, et n’eut pas de peine a prouver qu’aucune d’elles ne pouvait être admise : il mit leurs défauts en évidence; mais celle qu’il proposa en est-elle exempte ? Je la rapporte ici pour montrer combien il est difficile d’établir des principes généraux. La voici : « Lorsque l’on ramène une proposition morale générale à un événement particulier, que l’on donne la réalité à cet événement, et que l’on en fait une histoire dans laquelle on reconnaît intuitivement la proposition générale, cette fiction s’appelle une fable. »

Je crois que beaucoup de personnes penseront avec moi que le manque de précision n’est pas le seul défaut de cette définition, énoncée d’ailleurs en termes qui tiennent un peu trop du langage de l’école.
Tant d’essais malheureux ne doivent pas beaucoup encourager à en tenter de nouveaux : le nom de petite comédie, donné à l’apologue par les Latins me semble en dire plus que toutes les définitions proposées, et nous rappelle ce que La Fontaine nous dit de son ouvrage, dont il fait

Une ample comédie à cent actes divers.

Ne pourrait-on pas, en effet, regarder la fable comme la réunion du poème épique et du poème dramatique réduits aux plus petites dimensions : c’est, pour ainsi dire, l’épopée en miniature..
Si aucune des définitions proposées pour la fable ne nous a paru convenable, nous n’aurions pas moins de peine à en rechercher pour le conte, l’allégorie, la comparaison, etc. Aristote ,dans sa rhétorique, distingue deux sortes d’exemples : dans les uns on rapporte des faits véritables, tandis que dans les autres ils sont feints et imaginés pour la circonstance : il admet deux espèces de ces derniers, savoir, la fable et la parabole : celle-ci, suivant lui, ne diffère de l’autre que parce qu’elle est précédée du mot comme, et ainsi, au dire d’Aristote, la parabole n’est qu’une comparaison, et la comparaison diffère très-peu de l’apologue : aussi n’ai-je pas hésité à citer à la fable 94, les Médecins, cette comparaison employée par Démosthènes dans sa harangue pour la couronne : « Semblable à un médecin qui, dans ses visites, ne montrerait, n’indiquerait à ses malades aucun remède propre à les guérir, et qui ensuite, lorsque l’un d’eux viendrait à mourir, le suivrait jusqu’au tombeau, et dirait : Si cet homme avait employé tel ou tel remède, il ne serait pas mort. »
Il me semble encore plus difficile d’établir des différences bien marquées entre le conte et l’apologue. L’Avare qui a perdu son trésor; le Vieillard et les trois jeunes Hommes ; le Paysan du Danube, sont de véritables contes sons le nom de fables. Les Dieux voulant instruire un fils île Jupiter est une véritable allégorie. La fable 240, Daphnis et Alcimadure est une idylle imitée de la vingt-troisième de Théocrite, ou plutôt de la version que Gilbert Cousin en avait placée parmi les apologues latins qu’il nous donne comme traduits d’Ésope.
On voit que La Fontaine a réuni sous le nom de fables tous ces genres de poésies si difficiles à distinguer par des caractères positifs. Après lui, les fabulistes ont tous fait précéder leurs recueils d’une poétique particulière; mais ils paraissent l’avoir composée après leurs fables; et par conséquent celles-ci se trouvent parfaitement d’accord avec elle.
On a voulu quelquefois regarder la brièveté comme un des caractères de la fable; mais on ne sera pas moins embarrassé quand on voudra déterminer l’étendue convenable à ces narrations : ce qui plait n’est jamais long ; et qui ne préférerait pas les quatre-vingts vers que Lafontaine a consacrés à son apologue 43, le Meunier, son Fils et l’Âne, aux vingt-huit mots latins dans lesquels Caramuel a resserré, j’ai presque dit, étranglé le même sujet. De nos jours, un écrivain français s’est amusé à traiter cette fable avec une brièveté égale, relativement à la prolixité de notre langue ; mais, quoique ce ne fat qu’un jeu d’esprit, une espèce de tour de force, il avait trop d’esprit, trop de goût, pour pousser le laconisme jusqu’à la sécheresse, et l’on retrouvera, je crois, malgré leur précision, la couleur du Bon Homme dans les huit vers que je rapporte ici :

Certain meunier et son fils, couple rustre,
S’en allaient vendre an marché leur baudet.
Pour l’épargner, ils le portent en lustre :
Chaque passant lance son quolibet
Lors le fils monte, on se moque du père :
Puis c’est le père, on plaint le pauvre fils :
Ils vont en croupe, on plaint l’âne : que faire ?
Ils vont à pied : tous les deux sont honnis.

C’est encore Aphtone qui, le premier, a imaginé d’établir des divisions parmi les fables, suivant les personnages qui y jouent un rôle : il en a admis trois espèces : la fable rationnelle n’a que des hommes pour acteurs : telle est celle de l’ Enfant et du Maître d’école; dans la fable morale, l’action se passe entre des êtres dépourvus de raison, mais auxquels on prête les mœurs et le langage des hommes, comme nous le voyons dans le Loup et l’Agneau, dans le Chêne et le Roseau; enfin l’Homme et la Couleuvre est un exemple de la fable mixte, où l’on introduit des êtres raisonnables et d’autres qui sont dépourvus de la faculté de raisonner. Lessing, en adoptant les divisions du rhéteur grec, en a beaucoup étendu le nombre; il leur a donné des noms tant soit peu barbares, quoique tirés du grec : je crois inutile de les énumérer; je me bornerai à dire quelques mots d’une autre division qui est tout entière à lut. Il distingue les fables en simples et en composées : La fable est simple, dit-il, lorsque l’on expose l’aventure feinte de manière que l’on puisse en déduire sans peine quelque vérité générale. Voici l’exemple qu’il en donne et qu’il a emprunté à Ésope : « On reprochait à la lionne qu’elle ne mettait qu’un petit au monde : Oui, un seul, répondit-elle; mais c’est un lion. » La fable, ajoute l’auteur allemand, devient composée lorsqu’à la narration fabuleuse on joint le récit d’un événement effectivement arrivé, ou du moins qui pouvait arriver ; ainsi nous en aurons une de ce genre, si à la précédente nous joignons -e conte qui aurait pu être une chose réelle : — « Je fais sept tragédies dans un an, disait à un poète un rimeur enflé de vanité ; mais vous ? une en sept ans ! Oui, une seule, répondit le « poète, mais c’est Athalie ». On voit par ce que je viens de dire d’après Lessing, que cet auteur entend par fable composée la réunion de deux fables, l’une morale, et l’autre rationnelle, comme on le voit dans le Coq et la Perle de La Fontaine; mais pourquoi deux fables morales, dont le sens moral serait le même, ne seraient-elles pas assimilées aux autres? La Fontaine nous en présenterait de fréquents exemples, et quoiqu’en les offrant séparément, il en a réuni plusieurs par quelques vers : c’est ainsi que l’apologue 33, le Lion et le Rat est intimement uni au suivant, la Colombe et la Fourmis, Il est étonnant que Lessing n’ait rien dit d’une suite de fables qu’il a parfois réunies sous un seul titre, comme la Dispute des Animaux pour la préséance, en quatre fables ; l’Histoire d’un vieux Loup, en sept fables. Jac. Régnier avait ainsi fait dépendre une fable d’une autre, en disant au commencement de la seconde : « Vous vous rappelez d’avoir vu le loup juge d’un différend, etc. »; les livres de Bidpaï et notre Roman du Renard ne sont-ils pas des recueils de fables réunies dans des cadres communs ? Mais, en admettant des fables composées à la manière de Lessing, et même avec plus de latitude encore, nous devons bien nous garder de considérer avec la même indulgence la composition d’action dans une seule fable. Les règles qui devraient guider les écrivains dans ce genre de littérature ne sont peut-être pas plus exactement tracées que les définitions ; mais on paraît cependant s’accorder unanimement sur l’unité d’action, la seule des trois unités prescrites aux poètes dramatiques, que l’on puisse raisonnablement exiger des fabulistes : violer cette loi, pour ainsi dire unique, est donc une faute très-grave; et il a fallu ce charme inexprimable que l’on trouve dans les récits de La Fontaine pour lui faire pardonner cette tâche qui dépare trop souvent ses chefs-d’œuvre, comme on le voit dans sa fable du Lion et du Moucheron : aussi l’a-t-il bien senti lui-même, lorsqu’il a présenté deux moralités pour la double action qu’il y a mise : cependant il serait à désirer que l’action rat tellement circonscrite qu’elle ne pût admettre l’application de plus d’un sens moral, et c’est ce que l’on remarque dans la plupart des apologues de notre auteur, où la moralité est parfois tellement évidente, qu’il n’a pas cru devoir l’exprimer; mais cette dernière condition est rarement possible; car les hommes voient souvent la même chose sous un point de vue tout à fait différent pour chacun d’eux. A cette première cause de divergence entre les fabulistes, il s’en joint beaucoup d’autres : les temps où ils vivaient, les lieux qu’ils habitaient, les mœurs et les croyances de leurs pays et de leurs siècles doivent avoir eu une influence très-marquée sur la composition de leurs apologues, lorsqu’ils se sont servis des mêmes sujets : le rang même qu’ils occupaient dans la société, la profession qu’ils exerçaient, doivent avoir aussi donné lieu à des variations très-remarquables entre les récits d’une même action, et surtout entre les moralités qu’ils ont pu y trouver. Par exemple, le sujet de l’admirable fable des Animaux malades de la peste nous est présenté à la fois par trois auteurs à peu près contemporains. Ce n’est qu’un canevas grossier, qui n’a pu arriver à l’état de perfection où il est que par le faire inimitable du Bon Homme. Ce sujet paraît appartenir au moyen âge, et son origine ne peut pas, ce me semble, remonter au-delà du quatorzième siècle. Nous n’avons pas de raisons suffisantes pour en assigner positivement l’invention à l’un des trois écrivains dont nous parlons, préférablement aux deux antres Robert Holkot, moine anglais , qui mourut en 1340, a inséré ce récit dans ses leçons théologiques sur le livre de la Sagesse, de Salomon. Il soumet l’âne innocent à une rude discipline ; et, s’adressant aux confesseurs, il les engage à ne pas avoir trop d’indulgence pour les hommes riches et puissants, ni trop de sévérité pour les pauvres. Hugues de Trimberg achevait, dit-on, vers le commencement du quatorzième siècle, le recueil d’apologues qu’il avait nommé le Coureur (der Renner), parce qu’il le destinait à courir partout. Il écrivait pour les gens du monde, et il se plaint, à la fin de sa fable, de la complaisance avec laquelle les grands s’excusent mutuellement, tandis qu’ils ne pardonnent rien aux petits. Nous ignorons le nom du troisième auteur qui écrivait en vers élégiaques avant 1343 : son poème était une satyre contre la cour de Rome, si nous en jugeons par les vers qu’en publia Flaccus Illyricus ( Francowitz), et la moralité qu’il tirait de ce récit était dirigée dans ce sens. On retrouve ces mêmes différences dans les auteurs qui depuis nous ont transmis ce récit jusqu’à La Fontaine, et l’on peut remarquer qu’elles s’y font, sentir en raison de leurs diverses professions.

Dans cet exemple nous n’avons pu observer qu’une légère diversité; mais nous trouverons dans d’autres fables des changements bien plus considérables. Ésope et Phèdre, sans parler des autres, avaient traité le sujet de la fable 47 de La Fontaine, le Renard et le Boue. Dans le récit du premier, le renard, tombé dans un puits, est interrogé par le bouc sur les qualités de l’eau près de laquelle il se trouve : il répond en en faisant l’éloge; et, pressé par la soif, l’animal barbu s’empresse d’y descendre : c’est après s’être désaltéré qu’il reconnaît le danger de sa position. « Rasssure-toi, lui dit son malin compère ; dresse tes pieds contre le mur, abaisse tes cornes : je pourrai sortir par ce moyen, et une fois dehors, je ne serai pas embarrassé pour te tirer d’ici. » Le bouc consent à tout : le renard, échappé au danger, insulte par ses railleries au malheur de celui qu’il entraîna dans le piège. Je ne vois pas bien quel peut être le but moral de cet apologue : voudrait-on nous mettre en garde contre les belles paroles qui peuvent nous engager dans un pas difficile ? Nous exhorterait-on à profiter de l’imprudence d’un autre pour nous tirer d’embarras? et nous proposerait-on de le railler ensuite? Rien de semblable ne nous est indiqué par l’auteur grec, dont voici la moralité : « L’homme prudent, avant d’entreprendre une chose, doit examiner comment il pourra l’achever. » Cette conclusion me semble ici tout à fait déplacée ; elle me paraît plus convenable à la suite de cette autre fable d’Ésope, 19 de Corai : « Deux grenouilles, forcées par la sécheresse d’abandonner leur pays natal, chemin faisant, rencontrent un puits; elles allaient y descendre, lorsque l’une d’elles, plus prudente, fait craindre à sa compagne qu’elles n’en puissent plus sortir lorsqu’à son tour le puits aura été mis à sec par la continuation des chaleurs. »
Phèdre, qui a retranché de la fable d’Ésope le détail des moyens dont le renard se sert pour se mettre hors du puits, et les railleries qu’il adresse ensuite à son compagnon, termine son récit par une moralité qui me semble bien plus convenable au sujet : « C’est, dit-il, toujours aux dépens d’un « autre que l’homme habile se tire de danger. »
La Fontaine a adopté le récit et la moralité «l’Ésope ; mais il sentait trop bien le peu d’accord qui règne entre l’un et l’autre pour ne pas chercher à les mettre mieux en rapport : il a commencé par dépouiller le renard de son habileté ordinaire, et l’a fait descendre dans le puits avec aussi peu de prudence que son compagnon ; il sauve en effet par là une partie des défauts que l’on peut trouver au choix de la moralité; mais il ne reste pas moins la très-grande faute de n’avoir pu l’appliquer qu’à la première partie de la narration , et la suite en demanderait une seconde.
On sait que, pour venir jusqu’à nous, les fables d’Ésope ont beaucoup souffert de la part des mains souvent barbares par lesquelles elles ont dû passer, et c’est principalement dans les moralités que ces altérations se font sentir. Il faut donc s’étonner d’autant moins de l’incohérence qui, dans celle-ci, se trouve entre l’action et le sens moral, qu’à la suite d’une autre, le Rossignol et l’Hirondelle, on a placé, avec moins de bon sens encore, le conseil d’embrasser l’état monastique, avis fort étonnant de la part du fabuliste grec.
Souvent, avec une action fort différente, on voit des fables dirigées vers le même but moral : j’en ai déjà indiqué quelques-unes dont La Fontaine a si bien reconnu la ressemblance, qu’il les a placées à la suite les unes des autres, en les liant même par quelques vers. Le Chameau et les Bâtons flottant sur l’onde, nous offrent, réunies, deux fables assez différentes; j’ai cité, non sans raison, je crois, à la suite du Chameau , la fable qu’Ésope nous présente sous le titre du Renard et du Lion : « Le renard qui ne connaît pas encore le lion, effrayé de la vue de ce redoutable animal, s’enfuit en toute hâte lorsqu’il l’aperçoit pour la première fois : le lendemain, nouvelle rencontre, et le renard se retire à pas lents : le troisième jour, il prend tout le temps de le considérer; peu à peu son effroi diminue et sa confiance augmente : elle vient bientôt au point de l’engager à aborder le lion et à entrer en propos avec lui. J’ai cru devoir aussi rapporter à la fable de l’Astrologue qui se laisse tomber dans un puits celle du Devin qui, sur la place publique, dit à chacun sa bonne aventure, et ignore cependant que l’on pille sa maison.
Un léger changement dans l’action, et c’est ce que La Fontaine s’est souvent permis, change tout-à-fait la moralité. Ainsi, dans le Renard et les Poulets d’Inde, le texte original porte que le quadrupède contrefait le mort pour attirer ces oiseaux ; La Fontaine n’a pas voulu employer ce stratagème trop usé : il a recours à une autre ruse, et c’est par le trop de méfiance même qu’ils se laissent tomber de l’arbre qui leur servait de citadelle.
On doit avoir remarqué que dans la composition de la fable il entre nécessairement deux parties, l’action ou le récit, et la morale. C’est ce qui la rapproche de l’emblème et de la devise; mais, dans l’une et l’autre de ces espèces de compositions, le corps, comme on le dit, est exprimé par les arts du dessin, et l’âme est représentée par des paroles le plus ordinairement très-concises.
Quelle doit être, dans l’apologue, la position de la moralité relativement à la narration ? Les exemples des fabulistes nous prouvent que cette place est fort indifférente; et nous avons déjà vu que notre auteur laissait quelquefois au lecteur le soin de la chercher.
On paraît cependant assez d’accord sur le style qui convient à la fable : élégance et simplicité, voilà les qualités que l’on demande, et qu’il n’est pas aussi facile de réunir qu’on le croit communément. Lessing, que je cite souvent parce qu’il me semble mériter que l’on fasse plus d’attention à ses préceptes, Lessing voudrait restreindre à un langage un peu trop nu, un peu trop austère, celui de ces ingénieuses fictions, qui s’accommodent trop bien de tous les styles pour en affecter un d’une manière exclusive. Il en blâme les ornements, et va jusqu’à reprocher à La Fontaine de les avoir embellies de tant d’images riantes : celui-ci ne lui avait-il pas répondu un siècle d’avance :
Quittez-moi cette serpe, instrument de dommage.
Cependant, quoique étranger, il n’a pas été tout-à-fait insensible aux charmes irrésistibles du fabuliste français : Ce « génie singulier, s’écrie-t-il quelque part, je n’ai rien à dire « contre lui ; mais que n’aurais-je pas à dire contre ses imitateurs, contre ses aveugles adorateurs ?» On voit qu’il veut bien lui pardonner ses beautés; mais, en effet, s’il trouve l’art déplacé dans la fable, a-t-il pu le surprendre dans celles de l’Ésope et du Phèdre français?
J. J. Rousseau, plus fait pour apprécier et surtout pour sentir les beautés de notre fabuliste, a été plus injuste envers lui, et j’oserais dire qu’il l’a été contre sa conscience et de propos délibéré. Il a voulu juger dogmatiquement ce qui n’était que du ressort du sentiment Bon La Fontaine, peut-on avec toi consulter les règles et la logique ? Persuader est plus que convaincre, et c’est parla douce persuasion que tu soumets tes lecteurs sans qu’ils s’en aperçoivent, et que tu ne satisfais l’esprit qu’après avoir séduit le cœur. J’ose me promettre que l’on me pardonnera d’examiner de nouveau les deux premières fables de son recueil; elles ne sont pas Tes meilleures, et elles ont été les plus souvent attaquées.
Quelques versets du livre des Proverbes de Salomon sem­blent être la source de la fable que presque tous les fabulistes nous ont transmises sous ce titre : la Cigale et la Fourmi. J’ai cité l’imitation qu’en fit en vers français un de nos vieux poètes, Jehan de Condeit. Je me servirai ici seulement de quatre vers de Guillaume Le Normand, qui nous en offrent une autre imitation, un peu trop concise, selon moi:

Segnor, prenez garde au frémis
Qui se poine et porvoit ensis
Qu’en estei a tant traveillié
Qu’en yver est touz aaisié.

En mettant en action cet excellent précepte du plus sage des rois, Ésope, s’il l’a connu, me semble l’avoir bien malheureusement changé. Salomon nous encourage au travail, dont il nous fait envisager la récompense par l’exemple de la fourmi laborieuse. En nous montrant dans le triste état de la cigale la punition de la paresse, le Phrygien ne nous pré­sente que des idées tristes ; le premier nous donne en temps opportun des conseils utiles; l’autre nous offre le châtiment d’une faute qu’il n’est plus temps de réparer; mais le plus grand défaut que l’on puisse reprocher à l’auteur grec, est de nous avoir présenté sous un jour douteux l’insecte actif et laborieux qu’on nous offre pour modèle. La fourmi nous parait en effet, dans son récit, moins économe qu’avare; et son refus, déjà si dur par lui-même, devient tout-à-fait odieux par l’ironie amère et peu spirituelle qu’elle y joint :

Vous chantiez, j’en suis bien aise :
Eh bien! dansez maintenant.

La Fontaine, cette fois trop fidèle au sens littéral de son modèle, ne peut échapper aux reproches que l’ancien fabuliste n’a que trop mérités; mais la même faute commise par plus de trente auteurs grecs, latins, français, italiens, etc, qui traitèrent avant, lui le même sujet, peut le rendre moins inexcusable. Saint Cyrille et Saadi, presque seuls, ont évité ce défaut : on peut reprocher à l’un et à l’autre des longueurs; mais le poète persan les a rachetées par tant de beautés, il a embelli sa fable par des tableaux si frais et si riants, si nous nous en rapportons à l’élégante traduction de M. de Chezy, que l’on nous pardonnera de la reproduire ici dans les termes de l’illustre professeur que nous venons de citer.

 » Parmi les divers arbustes qui ornaient un jardin frais et délicieux, an rossignol adopta un rosier dont les fleurs faisaient tons ses amours: an pied de ce même boisson une fourmi avait établi sa petite demeure, qu’elle prenait soin d’approvisionner pour les jours de disette. Cependant le rossignol ne faisait que voltiger nuit et jour dans tous les angles du bosquet, qui retentissait des plus douces chansons. La fourmi ne laissent pas un instant perdu pour le travail, tandis que ce chantre mélodieux, enivré de ses propres accords, voyait le temps s’écouler avec la plus grande insouciance : amant passionné, il contait en secret ses amours à la rose ; mais le vent du matin les trahit, et la fourmi, instruite et témoin des agaceries du rossignol et des caresses de la rose : « Pauvres fols ! se dit-elle, nous verrons dans un autre temps  » quels fruits ils doivent retirer de ce vain badinage. »
Bientôt les jours heureux du printemps firent place aux jours brumeux de l’automne : l’épine remplaça la rose, et la corneille monotone occupa le nid même du chantre de la nuit. Le vent d’automne s’éleva, et les arbres commencèrent à se dépouiller de leurs feuilles flétries; leur brillante verdure prit une teinte jaunâtre, et le froid devenant de plus en plus piquant, une pluie de perles se détacha des nuages, et le camphre le plus pur, tamisé par le crible de l’air, couvrit 1s terre d’un tapis éblouissant. Lorsque le pauvre rossignol vola de nouveau vers son rosier favori, il ne reconnut plus le tendre incarnat de la rose : en vain il chercha le doux parfum de l’hyacinthe. Accablé sous le poids de la douleur, sa langue éloquente ne trouva plus de sons pour l’exprimer. Plus de rose a cajoler, plus de riante verdure ou il put prendre ses ébats. Dans cet eut de dénuement, ses forces l’abandonnèrent…. Il se ressouvint de la fourmi qui habitait au pied du rosier, et qui avait fait provision de graines. « En ce jour de malheur, se dit-il en lui-même, je vais voler a sa porte, et en faveur de la proximité de nos demeures et du droit que donne le titre de voisin, je lui demanderai un service. »
Le pauvret, épuisé par un long jeune, vola vers la fourmi, et d’un ton suppliant, il lui dit : « Bonne voisine, vous savez que la bienfaisance est l’apanage du riche et le capital de l’homme heureux : voyez, j’ai consommé inconsidérément les instants précieux de la vie, tandis que, pins prévoyante que moi et sachant les mettre à profit, vous avez amassé un riche trésor ; ne pourrais-je donc espérer que vous m’y nouiez participer ? »
La fourmi lui répond : « Jour et nuit, le bosquet ne retentissait que de vos chants tandis que je donnais le même temps au travail. Sans cesse enivré de la fraîcheur de la rose ou séduit par les charmes trompeurs du printemps, vous n’avez pas réfléchi, jeune insensé, que le printemps est suivi de l’automne, et qu’il n’y a pas de chemin qui n’aboutisse au désert. »
La fourmi, dans cet apologue, ne refuse pas formellement des secours au rossignol ; on ne peut donc pas lui reprocher cette dureté qui, dans les autres fables, diminue l’intérêt que ses grandes qualités doivent nous inspirer. Accorder avec trop de facilité ce que le rossignol demande aurait pu paraître une indulgence blâmable et capable de favoriser le défaut contre lequel la fable est dirigée. Nous laisser dans le doute sur la conduite future de la fourmi, comme l’a fait l’auteur oriental, était, cerne semble, le seul moyen d’éviter les deux reproches que l’on pourrait faire au sens moral que ce récit nous présente; cependant le ton grondeur de l’insecte économe rappelle les réprimandes d’un père venant au se­cours de l’enfant prodigue. Il nous fait espérer que la fourmi ne restera pas toujours insensible à la misère du rossignol : l’oiseau d’ailleurs s’est adressé à sa bonne voisine. Ce n’est pas à un ami, pas même à un voisin, que la cigale a recours dans la fable d’Ésope : c’est un prêteur de profession qu’elle va trouver :

Je vous paierai, lui dit-elle,
Avant l’oût, foi d’animal,
Intérêt et principal.

On ne doit donc pas être aussi révolté des refus de l’insecte travailleur. C’est sans doute aussi pour adoucir l’amertume de ses refus que, dans plusieurs versions, on a représenté la cigale outrageant pendant l’été, par ses railleries, les travaux de la fourmi, à laquelle elle se verra forcée de s’adresser plus tard.
Saint Cyrille ne prête point à la fourmi des paroles piquantes; il ne lui fait pas faire un refus formel; mais on voit bien qu’il n’y a rien de bon à attendre pour la malheureuse cigale du long sermon que lui débite celle qu’elle implore.
Les critiques dont cette fable ont été l’objet ont suggéré à Lessing l’idée d’un autre apologue qui semble être le complément et le correctif de la première. Il est assez court pour que je me permette de le rapporter ici.

L’OMBRE DE SALOMON.

Un honnête vieillard bravait le poids et la chaleur du jour, et labourait lui-même son champ. Il jetait de sa propre main une semence nette et pure dans le sein de la terre qui ne demande qu’à récompenser nos travaux. Tout à coup se présente à ses yeux, sous l’ombre d’un grand tilleul, un fantôme dont l’aspect avait quelque chose de divin. Le vieillard recula d’effroi. « Je suis Salomon, lui dit l’esprit d’un ton propre à le rassurer : A quoi t’occupes – tu maintenant ? — Si tu es Salomon, répondit l’homme, peux-tu me faire cette demande? Dans mes jeunes ans, tu m’envoyas vers la fourmi; j’admirai sa conduite, et, si je suis laborieux, si j’amasse, c’est d’elle que je l’appris : ce que j’appris alors, je le fais encore aujourd’hui. — Tu n’es instruit qu’à demi, répliqua l’ombre ; retourne vers la fourmi ; elle t’apprendra que, dans l’hiver de tes ans, il est temps de te reposer et de jouir. »

Je n’ai pas dissimulé les reproches que l’on a faits à la première fable de La Fontaine. On doit imputer ces défauts aux modèles qu’il a eus : l’instinct du jeune âge semble les avoir devinés ; il ne sent pas moins l’immense supériorité qu’a sur celle-ci la fable qui la suit immédiatement; aussi ce n’est qu’avec peine qu’il apprend, c’est facilement qu’il oublie la Cigale et la Fourmi, tandis qu’il se souvient long-temps de la suivante, que sa mémoire a retenue avec plaisir; d’ailleurs, malgré l’enjouement ordinaire du Bon Homme, la première est triste; la moralité en est douteuse, et plus triste encore : son application regarde des temps si éloignés de l’enfance, qu’elle ne croit pas jamais y devoir arriver ; l’hiver en est la saison nécessaire. La scène en est donc nue, dépouillée , languissante. Des discours peu riants, obscurs, remplacent l’action si essentielle à ces petits drames. Les personnages enfin en sont peu connus, et leur petitesse les rend, pour ainsi dire, imperceptibles pour des yeux encore trop peu observateurs, et qui concevront toujours plus d’admiration pour des objets grands par leur masse, que pour des êtres que leur exiguïté même ne peut recommander qu’à une attention sérieuse.
Dans la seconde fable, le printemps est à peu près le moment de l’action. Le Corbeau, le Renard, voilà des acteurs qui, par leur taille, doivent fixer l’attention d’un jeune lecteur : s’il ne connait ni l’un ni l’autre, du moins il connaît leurs analogues, le fromage aussi n’est-il pas bien mieux connu que ce peu pour subsister dont parlait la cigale, et dont elle promettait de payer le capital et les intérêts ? Ces dernières expressions peuvent-elles jamais offrir un sens bien clair à l’enfant? Dans des tableaux plus gais, plus animés, quel effet .ne doit pas faire sur de jeunes esprits, cette chute du fromage, dont le renard se saisit, tandis que le corbeau

Jure, mais on peu tard, qu’on ne l’y prendra plus.

Enfin la moralité de la fable est simple et d’une application de tous les jours et de tous les âges.
On a principalement attaqué dans les fables la moralité, que l’on a prétendu être au-dessus de l’intelligence des enfants. Pour combattre cette opinion , nous ne manquerions pas d’exemples gris dans tous les rangs de la société; mais on a dit si souvent que l’apologue, né dans les états despotiques, avait été le langage de la faiblesse pour se faire entendre du pouvoir, que j’ai pensé qu’il ne serait pas sans intérêt d’en aller chercher un assez récent près du trône et dans le palais de nos rois. On ne trouvera pas, je l’espère, sans plaisir l’une des plus ingénieuses applications de la morale dans la bouche d’un enfant auguste, l’un de ces deux rejetons précieux, l’espoir et la consolation de la France.
Une jeune princesse, que chacun reconnaîtra aisément, sans doute avait appris par cœur la fable du Renard et du Corbeau. Ces deux vers :

Apprenez que tout flatteur
Vit aux dépens de celui qui l’écoute.

parurent attirer plus particulièrement son attention. Qu’est-ce qu’un flatteur? dit-elle à sa gouvernante. Un flatteur, répondit celle-ci, est celui qui nous donne des éloges que nous ne méritons pas : ainsi quand on vous loue de votre sagesse, de votre application à vos devoirs, et que votre conscience vous dit le contraire, on veut vous tromper ; on vous flatte : on agit envers vous comme le renard envers le corbeau.
A quelques jours de là, une dame, l’histoire dit une étrangère , admise à l’honneur de faire sa cour à la jeune princesse , se répandait en éloges sur les grâces de sa personne et sur les qualités de son cœur. Elle eut le malheur ou la maladresse d’exagérer le vrai dans un sujet où la vérité seule pouvait avoir déjà l’air de la flatterie. Ce tort n’échappa pas à l’aimable enfant, qui, menant à part la sage gouvernante, lui dit : Voilà, je crois, une dame qui veut avoir mon fromage.
Ce trait me semble la meilleure réponse au principal re­proche que J. J. Rousseau adresse à cette fable, qu’il a traitée avec beaucoup de rigueur. Quant aux autres, je pourrais, comme plus haut, chercher à les excuser en répétant que plus de quarante auteurs, avant La Fontaine, avaient commis les mêmes fautes. Quelques-uns même ont tellement exagéré la stupidité qu’ils prêtent au corbeau , que cet oiseau semble se réjouir des éloges que l’on donne au blanc de son plumage. L’un d’entre eux cependant, et je crois qu’il est le seul, semble avoir prévu toutes les objections ; car il a évité les défauts que le philosophe de Genève a blâmés dans la composition de cette fable. Je ne parle pas du style. L’auteur, quel qu’il soit, du Roman du Renard, ou plutôt de la branche qui nous offre cet apologue, a disposé son sujet d’une façon toute différente.
J’ai placé son récit à la suite de la fable de La Fontaine : il est assez étendu, et cependant j’en ai retranché tout ce qui aurait pu lui donner le caractère d’une fable compliquée. On peut y voir que c’est dans sa serre que le corbeau emporte le fromage, qui ne doit pas être bien gros, puisqu’un moment auparavant une femme en avait exposé au soleil plus de mille semblables. Le renard n’est point alléché par l’odeur de ce mets : placé le premier sur la scène, au pied de l’arbre où le corbeau est venu se percher avec sa proie, c’est par les miettes qui échappent à l’oiseau qu’il reconnaît la nature du butin qu’il va chercher à s’approprier : pour y parvenir, il n’emploie pas une grossière adulation : c’est du père du cor­beau qu’il vante la voix forte et élevée : il excite l’émulation du fils qui ne veut pas paraître avoir dégénéré : celui qu’il veut tromper ne serait pas assez crédule pour donner dans un piège que l’on apercevrait d’abord. Le renard applaudit aux premiers essais de son chant ; mais il pique son amour-propre pour l’engager à faire de nouveaux efforts : ce n’est que par degrés et avec beaucoup plus d’adresse qu’il remporte un triomphe plus glorieux, parce qu’il était moins facile. Je ne me suis arrêté à ce morceau que parce qu’il me semble dé­montrer que La Fontaine ne le connaissait pas, et que par conséquent il n’avait pas exploré les sources abondantes de notre vieille littérature.
Lessing craignant toujours que l’on se méprit sur le sens moral, a fait encore une fable entièrement différente sur ce même sujet : le fromage était empoisonné, et c’est le flatteur qui est puni.
Le vieux poème que nous venons de citer et quelques autres fabulistes nous offrent encore des fables que l’on pourrait rapprocher de celle d’Ésope, quoique fort différentes : par sa finesse et surtout par ses flatteries, le renard est parvenu à s’emparer, ici d’une mésange, et ailleurs d’un jeune coq ; les malheureux captifs qu’il emporte ont recours à une ruse semblable à celle dont ils ont été victimes ; ils font si bien que le renard, en voulant parler, est forcé de leur ouvrir la prison dont ils s’envolent rapidement.
Les fabulistes doivent, tout en prêtant aux animaux le raisonnement et la parole, les faire agir à peu près comme ils le feraient s’ils étaient abandonnés à leur instinct naturel. Ne se révolterait-on pas de trouver dans les fables l’épervier pour­suivi par le pigeon, et le loup par l’agneau ? On leur a reproché parfois de ne pas assez respecter cette règle dictée par le simple bon sens; si l’on y fait quelque attention, on pourra remarquer que le plus souvent cette accusation est fausse; mais ce qu’il y a de plus étonnant , c’est de voir La Fontaine lui-même, si fidèle observateur du costume et des mœurs, adresser de semblables reproches à Ésope. Il se demande quelque part :

Biais d’où vient qu’an renard Ésope accorde un point ?
C’est d’exceller en tours pleins de matoiserie.
J’en cherche la raison et ne la trouve point.
Quand le loup a besoin de défendre sa vie,
Ou d’attaquer celle d’autrui,
N’en sait-il pas autant que lui ?
Je crois qu’il en sait plus, et j’oserais peut-être ,
Avec quelque raison, contredire mon maître.

Comment notre illustre fabuliste, non moins bon observateur que bon peintre, lui qui souvent combattait la philosophie de Descartes comme injurieuse à ses amis, n’a-t-il pu trouver de réponse à cette demande, ou plutôt, comment avait-il pu en faire une si contraire à ce qui se présentait naturellement ? Le loup est le plus robuste des carnivores ordinaires à nos climats : sa voracité, l’étendue de ses besoins ne lui permettent pas d’avoir toujours recours à son intelligence; sa force lui fait trop mépriser les ruses du renard: celui-ci n’a pas l’ouïe moins bonne que lui, la vue moins perçante, l’odorat moins fin, et il sait suppléer à ce qui lui manque du côté des forces par l’agilité, par la souplesse, et surtout par la patience. Le choix d’un terrier, d’un lieu de retraite approprié à ses besoins, indique assez sa supériorité sur le loup sous le rapport de l’intelligence, que l’expérience seule et l’âge donnent à ce dernier; et c’est alors seulement que, joignant son instinct exercé à une plus grande force, il pourra se défendre et attaquer avec plus de succès que le renard. La Fontaine lui-même ne nous a-t-il pas donné, sous le nom de fables, plusieurs morceaux qui pourraient passer pour d’excellentes dissertations d’histoire naturelle? Ne nous a-t-il pas, en plusieurs endroits, peint les lapins d’une manière aussi exacte qu’aimable? Aussi je crois que Ton trouvera rarement l’occasion de blâmer les fables sous le rapport de l’observation des mœurs, et je n’ai pas jugé convenable d’ajouter des notes à ce sujet, comme l’a fait M. l’abbé Guillon, qui a déjà publié un recueil analogue à celui que je présente aujourd’hui au public.
M. Gautier donna, en 1721, un petit ouvrage à l’usage des collèges, qu’il intitula : Recueil des fables d’Ésope, de Phèdre et de La Fontaine, qui ont rapport les unes aux autres. On trouve soixante et une fables d’Ésope, et presque toutes celles que l’on connaît de Phèdre : dans les deux tables qui les précèdent, on trouve l’indication des sujets que La Fontaine a traités, et que l’on suppose qu’il a pris dans l’un et dans l’autre des deux anciens fabulistes.
En 18o3, M. l’abbé Guillon publia un ouvrage considérable sous ce titre : La Fontaine et tous les Fabulistes, ou La Fontaine comparé avec ses modèles et ses imitateurs. J’ai peu profité de ce travail recommandable ; car j’ai cru ne pas devoir employer une partie de ses indications, et l’autre se trouvait en ma possession dans les nombreux matériaux qui m’ont engagé à entreprendre mes recherches : je lui dois ce­pendant la connaissance d’une fable dans Apulée, et l’indication des fables de J. Gerson. M. Guillon me paraît avoir peu consulté les manuscrits, et j’en ai fait un fréquent usage. Je n’ai point parlé non plus des imitateurs.
M. Solvet, en 1812, a publié sous le titre d’Études sur La Fontaine, le Commentaire de Chamfort sur les Fables. J’ai connu un peu tard cet ouvrage; mais les additions de M. Solvet n’ont pu me servir, parce que, recherchant les auteurs que La Fontaine a consultés, suivant lui, mon plan était tout-à-fait différent; cependant il a fait connaître plusieurs sources qui paraissent avoir été ignorées de M. Guillon.
Les Recherches sur les auteurs dans lesquels La Fontaine a pu trouver les sujets de ses fables, publiées par M. Guillaume en 1822 , m’ont été beaucoup plus utiles. C’est à cet ouvrage que je dois la connaissance des. Sermons de Robert Messier, de Jacques de Lenda et Jean de Gristch. C’est encore lui qui m’a indiqué Tristan l’Hermite, le Tombeau de la Mélancholie, le Promptuarium exemplorum , .et la Narquoise Justine, quoique je n’aie pas cru devoir citer ce dernier roman.
Dans les manuscrits de M. le cardinal de Loménie de Brienne et dans les ouvrages dont je viens de parler, j’ai trouvé environ 800 fables que l’on donne comme analogues à celles de La Fontaine; mais en les examinant avec plus d’attention, j’ai reconnu que beaucoup étaient citées mal à propos, et que plusieurs autres n’offraient que des traductions inutiles à placer après les originaux. Je n’ai pas cru devoir en conserver plus d’un tiers. J’ai usé d’une sévérité encore plus grande envers celles que j’avais moi-même rassemblées. L’Ésope du docteur Coraï, par exemple, m’a dispensé de citer Aphthone, Sintipas, Ptutarque, Themisrius, etc., puisqu’il réunit les fables de tous ces auteurs : les traductions en prose ont été presque toujours éloignées; j’ai cependant indiqué quelques versions françaises qui m’ont paru mériter cette exception par un style original ; mais c’est à peu près aux auteurs du quinzième siècle amie j’ai borné ce genre d’indications. J’ai quelquefois donné la préférence au traducteur sur l’auteur original. Plutarque, par exemple, se trouvant indiqué par les fables d’Ésope de l’édition de M. Coraï, je n’ai indiqué que la version d’Amyot ; c’est ce que j’ai fait aussi pour Vincent de Beauvais et la Merdes Histoires, parce que les fables latines que présentent les deux ouvrages latins sont exactement celles de Romulus. On verra aussi qu’en citant Bidpaï, je n’ai pas cru devoir indiquer Jean de Capoue, Doni, etc., et les autres versions du fabuliste oriental : si l’on rencontre pourtant leurs noms cités quelquefois, c’est que l’on a voulu désigner des fables ajoutées par eux à l’auteur original. Malgré toutes ces réductions, on trouvera que le nombre de mes citations s’élève à plus de 3ooo; mais la chose paraîtra moins étonnante, lorsque l’on réfléchira au grand nombre d’auteurs qui me les ont four­nies : il va à près de 3oo.
Je me suis presque toujours abstenu de rappeler les allusions faites aux fables anciennes par divers auteurs; mais lorsqu’ils rapportent une fable tout entière, j’ai cru devoir citer l’endroit qui pourra l’offrir aux lecteurs : car, outre la tournure différente dans les termes ou dans le récit, la place qu’elle occupe peut distraire agréablement de la monotonie qui doit résulter de la lecture de plusieurs fables sur le même sujet : les historiens, surtout offrent par là un grand intérêt, et Phèdre, en faisant raconter par Ésope aux Athéniens, las du joug de Pisistrate, la fable des Grenouilles qui demandent un roi, ne donne-t-il pas à.son apologue le mérite de l’à-propos. Deux fois j’ai rapporté des traits historiques qui convenaient si bien à l’action et à la moralité des fables, que je n’ai,pas cru pouvoir les en écarter. C’est, entre autres, sur la fable de Phèdre dont je viens de parler, que,j’ai pensé bien faire en ajoutant le fait rapporté par Valère Maxime, au sujet d’une vieille femme qui priait pour Denis le tyran. Je regrette même de n’avoir pas mis à la suite de la vingt-quatrième fable de La Fontaine, Conseil tenu par les rats, la narration que l’on en fit aux grands seigneurs écossais conspirant contre les favoris de Jacques III : (J’attacherai le grelot moi-même, répondit Archibald Duglas. Il se saisit en effet du comte de Mar et de ses adhérents; et après le succès de la conjuration, il reçut le surnom d’Attache-grelot ( Belthe-cat ; mot à mot : la cloche au chat.)
Parmi les indications placées à la suite de chaque fable, on trouvera encore celles de quelques auteurs, Virgile, Ho­race, etc., qui n’ont fourni à La Fontaine que des sujets de traduction ou plutôt d’imitation, sous le rapport du style et des pensées. Autant que cela m’a été possible, j’ai joint sur-le-champ les objets de comparaison, afin de faire sentir im­médiatement les ressemblances.
Dans cette longue énumération de tant d’auteurs, j’ai suivi l’ordre chronologique pour chaque langue, en mettant en tête les Grecs et les Latins, et puis ceux qui ont écrit dans les langues modernes dérivées du latin ; ensuite les Allemands, que j’ai fait suivre par les fabulistes en langues tudesques, et enfin j’ai placé sans suite les Orientaux. J’ai suivi le même ordre et les mêmes dispositions dans les notices que je donne sur ces différents écrivains ; et c’est dans cette partie de mes recherches que l’on reconnaîtra mieux les principes que j’ai suivis, et que je ne pourvois exposer à présent qu’à l’aide de trop longs développements.
Les premières éditions des fables de La Fontaine, celles faites sous ses yeux, sont ornées de gravures. Je regarde ce luxe comme inutile et comme souvent dangereux , parée qu’il est quelques fables dont les sujets ne peuvent fournir au burin que des images difficiles à rendre, et capables même d’induire en erreur sur le véritable sens de l’apologue. Il en est qui refusent absolument de se prêter aux arts du dessin. La Fourmi et la Mouche, dans leur dispute sur la prééminence, peuvent être placées auprès de quelques brins d’herbe, au coin d’un champ de blé ; mais où placer la Cigale et la Fourmi do la première fable ? Quelles proportions pourra-t-on leur donner dans un tableau qui ne peut présenter que des maisons ou des arbres dépouillés de verdure ? Car on ne peut y mettre autre chose, dans une saison où la cigale cherche en vain

Quelque peu pour subsister.

Si l’éditeur choisit l’action à représenter, ne généra-t-il pas le talent du dessinateur ? Et si ce choix est abandonné à l’ar­tiste, ne cherchera-t-il pas plutôt ce qui pourra faire le pUisi. briller son talent, sans s’embarrasser des rapports, avec la. fable écrite; il devrait pourtant s’occuper principalement du texte pour éviter des contre-sens souvent remarquables. On montrait à une petite fille de La Fontaine la superbe édition des fables de son aïeul, imprimées au Louvre par ordre du Roi, La première figure qui se présente est celle qui accompagne la Laitier et le Pot au lait : l’enfant la critique avec, une rare sagacité , en se contentant répéter, d’une voix timide :

Cotillon simple et souliers plats.

L’artiste, pour je conformer, aux; goûts du temps et, sans respecter le texte, avait donné à sa villageoise des souliers à, hauts talons, comme on en portait plus particulièrement à la, ville, et cette faute existe encore dans l’édition dont je viens, de parler. Le genre de celles que je présente au public éloigne l’emploi de semblables ornements ; aussi est-ce sous un tout
autre point de vue que l’on doit considérer les figures qui la décorent.
J’ai seulement indiqué les fables imprimées dont les sujets se rapprochent plus ou moins de celles de La Fontaine; mais j’ai voulu donner entièrement celles qui étaient inédites ; j’ai même pensé que ce serait la partie la plus intéressante des recherches que je publie. J’ai conservé avec une exactitude scrupuleuse le texte des manuscrits, quoiqu’il fut aisé de voir qu’un grand nombre de fautes venaient de l’impéritie des copistes : j’entrerai plus tard dans de plus longs détails sur l’importance de cette publication, qui fera connaître un peu mieux le mérite de notre ancienne littérature, que l’on né­glige trop injustement. Parmi ces manuscrits, celui qui renferme, les fables d’Ysopet I et d’Ysopet-Avionnet, mérite une attention particulière, parce qu’il est le seul complet, et que c’est celui-là même qui fut présenté à la reine de France, Jeanne de Bourgogne, femme de Philippe de Valois. L’état de dépérissement dans lequel il est déjà depuis près de deux siècles demandait qu’il fut arraché à une entière destruction dont le temps le menace chaque jour ; nous avons dont cru rendre un véritable service en reproduisant, avec toute l’exactitude possible, les quatre-vingt-cinq immatures qu’il renferme. On pourrait presque dire que ces gravures sont autant de fac similé; mais le mérite même de ces dessins; au moment où ils furent faits, était une nouvelle recommandation que nous n’avons pas cru devoir négliger. Ce ne sera pas, nous l’espérons, une chose inutile à l’histoire des beaux-arts ; elle pourra nous mettre en garde contre la prévention qui nous fait quelquefois assigner une date à ces esquisses, d’après, l’impression que leur aspect produit sur nous. Ces figures cependant, si on les juge seules, paraîtront au-dessous dé l’éloge que nous en faisons et n’in­téresseront que par le ridicule de l’exécution; mais si on les compare aux miniatures des manuscrits du même temps, on ne pourra se refuser à reconnaître leur supériorité ; et c’est pourvue l’on puisse faire’ facilement cette comparaison, que nous avons ajouté quelques gravures, en petit nombre, dont les sujets ont été fournis par des livres exécutés à la’ même époque.
Mon intention, je le répéterai encore, en me livrant aux recherches que je publie à présent, n’a jamais été d’indiquer les sources où notre immortel fabuliste a puisé; je suis bien persuadé que la plupart d’entre elles lui ont été totalement inconnues. J’ai seulement voulu mettre le lecteur à même de juger des diverses manières dont, avant lui, les mêmes sujets avaient été traités par les différents auteurs qui les employè­rent : j’ai cependant annoncé plus haut que j’exposerais mes conjectures sur les fables qui me paraissent avoir servi de modèles aux siennes. Le faire à présent me semblerait difficile et peu convenable. Je me propose, en parlant de chacun des auteurs que j’ai cités, de faire voir le degré de probabi­lité que peuvent avoir mes opinions à cet égard, et ce n’est qu’à la suite de ces notices particulières que je les présenterai réunies.

Je devrais commencer par La Fontaine cette autre partie de mes prolégomènes; mais que pourrais-je en dire ? Sa vie a été publiée par plusieurs auteurs : les nombreux éloges que l’on a faits de lui peuvent être regardés comme autant de dissertations sur ses Œuvres : enfin, l’Essai sur sa vie et ses ouvrages, par M. le baron baron Walckenaer, me semble avoir épuisé tous les moyens de satisfaire encore la curiosité dès lec­teurs , qu’excite toujours l’intérêt que l’on prend à tout ce qui concerne le Bon Homme. On cherchera donc dans les divers écrits, dont je viens de parler ce que j’omets ici à dessein. Je n’entrerai dans aucun détail relativement à sa vie, dont je me bornerai à présenter quelques dates qui nous ser­viront à faire connaître, d’une manière certaine, les auteurs que l’on doit regarder comme ses prédécesseurs : car plu­sieurs d’entre eux ont été ses contemporains. On verra même figurer parmi ceux auxquels il emprunta des sujets de fables, un jeune prince né seulement lorsqu’il était déjà sexagénaire.

  • Fables Inédites des XIe, XIIIe et XIVe siècles, et les Fables de La Fontaine, rapprochées de celles de tous les auteurs qui avaient, avant lui, traité les mêmes sujets (1825)
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