Au beau milieu d’une place publique,
Dans un discours abondant, mirifique,
Un Cicéron forain annonçait aux flâneurs
Un spectacle lyri-comique,
Dont le personnel dramatique
Se composait d’actrices et d’acteurs
De race canine et de race simienne.
Et bientôt, en effet, paraissaient sur la scène.
Aux regards ébahis des nombreux spectateurs,
Des dames, des messieurs portant pourpoint et fraise,
Canne, épée, éventail, habit à la française ;
Et ces chantants acteurs étaient frisés, poudrés,
Gantés, bottés, musqués, ambrés ;
Et tous fort galamment ils marchaient, saluaient,
Dansaient, valsaient, polkaient, schottichaient, mazurkaient,
Ni moins ni plus que des êtres humains.
Et le public, ravi, clamait, battait des mains
Et se demandait par quel art, quelle science,
On avait pu former ces sujets à la danse
Et les discipliner aux lois de la cadence.
Et personne ne répondait,
Quand un carlin, qui du Japon venait,
Et qui stoïquement écoutait, observait,
S’approche de son maître et lui dit à l’oreille :
— Voudriez-vous connaître aussi le grand secret
De ce qu’ici chacun appelle une merveille ?
— Oui. dit le maître. — Eh bien ! regardez cet objet
Qu’on nomme, si je n’erre, en votre langue un fouet.
Que pensez-vous, Lecteur plus ou moins casuiste,
Du bon peuple chinois,
Depuis quelque mille ans dévotieux boudhiste,
À qui l’Européen dit : – Laisse là les lois
Du vieux Confucius : c’est usé. Sois papiste,
Anglican, presbytérien, Puritain, quaker, méthodiste,
Calviniste ou luthérien,
Qu’importe ? L’essentiel, c’est que tu sois chrétien.
Et si le bon Chinois, dans l’embarras, résiste
Et dit : — Mais de quel droit veut-on
Que je cesse d’être boudhiste?
L’Européen doucement lui répond :
— De quel droit ? Mais, mon bon
Chinois, du droit canon.
“Carlin”