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Le jugement de l’âne et du cochon

Daniel Allemand

Par un temps de cochon
Se tint dans une grande bacchanale
Devant les animaux ronchons
Session du tribunal.
Au froid matin se présentèrent
Le gras cochon, l’âne grisâtre
Dont tous les assistants glosèrent
Jugeant d’entrée les deux bellâtres.
Dès la lecture de l’acte d’accusation
Devant le roi des animaux
On reprochait bêtise et perversion
A des accusés immoraux.
Maître Corbeau porta la charge :
« – Le plus grand des deux est si bête
Que l’humain par bonnet d’âne l’a rendu barje
Et l’autre nettoie tout, des ordures aux gobettes
Que les rats lui en mangent la couenne
Sans qu’il s’en rende compte ;
Les deux sont associés au diable, porc et âne
De nos espèces, ils sont la honte ! »
Lors Maître Hibou avocat de la défense
Chamarré, souriant, d’une grande élégance
Manda humblement la parole :
« – On le dit miné d’appétits grossiers, c’est fol !
Le porc est très propre et ne mange qu’à sa faim
Car plus intelligent qu’un chien
Ces tours de cochons à la fin
De l’accusation justifie les moyens ! »
« – C’est pour ça qu’il grogne en se vautrant dans l’ordure
L’âne chaud associé à sa luxure ! »
Vitupéra notre corbeau !
« – Mais ne faites pas le cabot !
Dire du mal sans preuve du porcin en somme
N’est que cochonceté
L’animal sacré parce que plus proche de l’homme
Est un doux mal-aimé tant chéri des mouflets ;
Pour l’autre et sa chaleur,
L’âne chauffe la crèche ou bien est-il lubrique ?
Et question connaisseur
Le voyez-vous aimable ou bien bourrique ? »
« – Ne passez pas du coq à l’âne ! »
« – Maître Corbeau c’est vous le coq ! Le bonnet d’âne
Etait jadis un compliment
Comme quoi on était sage et savant ;
Vu qu’on dénigre tout
Vous avez voulu en faire un benêt têtu ! »
« – Vous êtes un vil idiot Maître Hibou ! »
« – Et vous un malotru !
Vous préférez la honte à l’encouragement
Hep ! La carotte rend aimable
Mangez-en !
Vous serez moins minable
C’est elle qui fait avancer l’âne. »
« – Président j’en ai plein le dos ! »
« – Normal, si vous étiez un âne !
Terminons la querelle en quelques mots
Du tact les plus stupides
Sont ceux qui en jouissent le moins, plus rapides
A salir leurs voisins
Moi, je veux ici seulement la vraie justice ! »
« – Moi aussi ! » s’écria le corbeau argousin
« – Cochon qui s’en dédit ! » Répliqua la malice.
La Cour délibéra
Aussi vite que détale les rats
Le lion dit son jugement :
« – Ici point de patience et de longueur de temps,
Le tact, parmi les sens
Contribue le plus à l’intelligence
Car trop souvent du juste sens
On en détourne l’évidence.
Âne et cochon sont libres
Tact et intelligence sont leurs équilibres
S’ils sont bêtes tout comme nous
Ils ne sont point idiots, mais sages, aimants et doux.
Lorsque l’on sait que tout arbre à son ombre
Le voile qu’on porte sur l’autre sans encombre
Comme le blé cache l’épeautre
Dissimule les vraies qualités par des faux.
Avant de condamner les autres
Songez à vos défauts !

“Le jugement de l’âne et du cochon”

  • Fables et illustrations de Daniel Allemand, blog à visiter…Plumes et Rimes

2 commentaires

  1. une fable que l’on souhaiterait être lue par nos magistrats dont le sérieux souvent mal s’approprie à leurs jugements. Superbe numéro de cour !

    • Merci encore Henri de votre avis affable, si réconfortant. De nos jours certains prétendent que la composition d’une fable doit changer sous le soleil… Je ne le pense pas. Restons par nos écrits réprobateurs du fait que les hommes soient si bêtes !
      Les fables s’adressent à tous les âges et doivent couler de source de sagesse « populaire » pure transmission de nos plus grands. A bientôt de vous lire sur la Rue.

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