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L’Oeil du Maître
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Un Cerf s’étant sauvé dans une étable à boeufs
Fut d’abord averti par eux
Qu’il cherchât un meilleur asile.
Mes frères, leur dit-il, ne me décelez pas :
Je vous enseignerai les pâtis les plus gras ;
Ce service vous peut quelque jour être utile,
Et vous n’en aurez point regret.
Les Boeufs à toutes fins promirent le secret.
Il se cache en un coin, respire, et prend courage.
Sur le soir on apporte herbe fraîche et fourrage
Comme l’on faisait tous les jours.
L’on va, l’on vient, les valets font cent tours.
L’Intendant même, et pas un d’aventure
N’aperçut ni corps, ni ramure,
Ni Cerf enfin. L’habitant des forêts
Rend déjà grâce aux Boeufs, attend dans cette étable
Que chacun retournant au travail de Cérès,
Il trouve pour sortir un moment favorable.
L’un des Boeufs ruminant lui dit : Cela va bien ;
Mais quoi ! l’homme aux cent yeux n’a pas fait sa revue.
Je crains fort pour toi sa venue.
Jusque-là, pauvre Cerf, ne te vante de rien.
Là-dessus le Maître entre et vient faire sa ronde.
Qu’est-ce-ci ? dit-il à son monde.
Je trouve bien peu d’herbe en tous ces râteliers.
Cette litière est vieille : allez vite aux greniers.
Je veux voir désormais vos bêtes mieux soignées.
Que coûte-t-il d’ôter toutes ces araignées ?
Ne saurait-on ranger ces jougs et ces colliers ?
En regardant à tout, il voit une autre tête
Que celles qu’il voyait d’ordinaire en ce lieu.
Le Cerf est reconnu ; chacun prend un épieu ;
Chacun donne un coup à la bête.
Ses larmes ne sauraient la sauver du trépas.
On l’emporte, on la sale, on en fait maint repas,
Dont maint voisin s’éjouit d’être.
Phèdre sur ce sujet dit fort élégamment :
Il n’est, pour voir, que l’oeil du Maître.
Quant à moi, j’y mettrais encor l’oeil de l’Amant.

Analyses de Chamfort – 1796.

L’Oeil du Maître
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Cette fable est un petit chef-d’œuvre : l’intention morale en est excellente, et les plus petites circonstances s’y rapportent avec une adresse ou un bonheur infini. Observons quelques détails.
(1) Qu’il cherchât un meilleur asile. Voilà le dénouement préparé dès les trois premiers vers.
(2) Mes frères ….
Je vous enseignerai …. Il parle là comme s’il étoit de leur espèce.
(3) Les pâtis les plus gras. « Voyez avec quel esprit La Fontaine saisit le seul rapport d’utilité dont le Cerf puisse être aux Bœufs». ( Champfort. ) Pâtis ou pâturages, du latin pastus, pasci, se nourrir. Clém. Marot:
Qui quelquefois gastoient les animaux
De nos pâtis, etc. ( Elogue au Roi. )
(4) Il se cache en un coin, respire, etc. Tout cela est d’un naturel exquis… comme tout le reste.
(5) Les valets font cent tours ,
L’Intendant même … Maison très-bien gardée! Tout le monde paroît à sa besogne, et ne fait rien qui vaille.
(6) Pas un d’aventure ,
N’apperçut ni cor, ni ramure. « Cela ne paroît guère vraisemblable ; et voilà pourquoi cela est meilleur». (Champfort.) Ramure. Cornes au bois de Cerf, du latin rumus, rameau.
(7) Au travail de Cérè. Auquel préside Cérès, déesse des moissons et de l’agriculture.
(8) L’homme aux cent yeux. La fable avoit imaginé un Argus à cent yeux, envoyé par. Junon pour épier les amours infidelles de Jupiter et d’une de ses maîtresse. Ce mot transporté dans le langage ordinaire, désigne un homme clairvoyant, exact observateur , auquel rien n’échappe. Cette courte période exprime tout.
(9) Je trouve bien peu d’herhe .. . Cette litière est vieille. Qu’ont donc fait les valets avec leurs cent tours ?
(10) Ses larmes ne sauroient. « La Fontaine ne néglige pas la moindre circonstance capable de jeter de l’intérêt dans son récit.» ( Champfort. )
(11) S’éjouit, pour se réjouit. Baïf: Je vois les rosiers s’éjouir, Cultivés d’une façon belle.
(12) Phèdre , sur ce sujet, etc. Dans sa fable, le Cerf et les Bœufs, qui a fourni à notre poète l’idée et les plus heureux accessoires de ce charmant apologue : Haec significat fabula Dominum videre plurimùm in rebus suis.
Mot vrai, qui se retrouve dans le Poète Eschyle et dans Pline le naturaliste.
(13) Quant à moi, j’y mettrois encor l’œil d’un amant. « Ce dernier vers produit une surprise charmante. Voilà de ces beautés que Phèdre et Esope n’ont point connues». (Champfort. (L’Oeil du Maître)

2 commentaires

  1. Quel dénouement! un vrai thriller. Une triste fin. Il n’y a pas que des choses gaies dans la vie. Beaux commentaires de Chanfort.

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