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Le Fou et le Sage, fable d’Ernest Prarond

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Ernest Prarond

 

Certain fou se grisait épouvantablement,
Faisait nargue du monde, et, quant au sentiment,
Trouvait qu’entre deux pots, pour combler ta lacune,
Deux maitresses valent mieux qu’une.
Il fumait comme un Turc, jurait comme un chrétien ;
Avait tous les défauts de ce double hémisphère,
Jetait son âme au vent, ne s’occupait de rien,
Traitait la politique en vrai pyrrhonien ;
En matière de mœurs se montrait peu sévère ;
De sa fortune et de son verre
Faisait rubis sur l’ongle et digérait fort bien.
Ainsi du jour ; ses nuits étaient non moins honnêtes :
Il ne rêvait jamais que jupons et cornettes,
Bouteilles au gros ventre et pleines de santé.
Punch aux langues de feu, compagnons en goguette,
Et prolongeait fort tard son sommeil enchanté,
Comme un homme qui dort la conscience nette.

Un jour qu’il croyait voir le soleil à l’envers.
Et se créait un monde rose,
Où les arbres étaient bleu d’azur, les cieux verts,
Où tout être vivant cheminait de travers,
Et pouvait, sans heurter le gros bon sens morose,
Parler d’amour et d’autre chose,
Les femmes en musique et les oiseaux en vers,
Un sage, l’accostant, lui dît en claire prose.
Avec cet air profond et cette grave pose
Des donneurs d’avis par état :
— Mon ami, n’avez-vous pas honte
De vous montrer en cet état ?
S’il est des préjugés qu’il faut que l’on affronte,
Il est des bornes à garder ;
On se doit du respect et l’on en doit aux autres,
Avant de s’afficher il faut y regarder ;
La vie est sérieuse, amassez pour les vôtres ;
Et mille autres raisons meilleures s’il en est.
— Eh ! mou cher, répliqua ce fou qui raisonnait
Comme un fou que l’ivresse emporte,
En êtes-vous réduit, pour parler de la sorte,
A n’avoir plus même un écu ?
Dites-moi, lorsqu’un jour votre corps sous la tombe,
Aux vers, ces dieux d’en bas, servira d’hécatombe.
En serez-vous moins mort pour avoir mal vécu ?

Ernest Prarond

1 commentaire

  1. De justes et éternels propos… et si joliment écrits. Encore une belle découverte. Merci RueDesFables

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